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mardi 19 mars 2019

Hommage de Breyten Breytenbach à Mahmoud Darwich

Chers amis, dear friends, 

Je viens d'apprendre la terrible nouvelle : Mahmoud Darwich n'est plus.

Comme beaucoup parmi vous, je suis sûr que l'angoisse et la douleur causées par cette disparition sont insupportables.


Il y a seulement quelques semaines, certains d'entre nous, avons eu le privilège de l'entendre lire ses poèmes dans l'amphithéâtre d'Arles. Le soleil se couchait, un vent silencieux soufflait dans les arbres et des voix d'enfants qui jouaient dans les rues voisines venaient jusqu'à nous. Pendant plusieurs heures, assis sur d'antiques sièges de pierre, nous sommes restés fascinés par la profondeur et la beauté de sa poésie. Parlait-elle de la Palestine ? Parlait-elle de son peuple agonisant, du ciel qui s'obscurcissait, des relations intimes avec ceux de l'autre côté du mur, "soldat" et "invité", exil et amour, le retour vers ce qui n'est plus, le souvenir des vergers, les rêves de liberté... ? Oui - comme un courant profond tous ces thèmes étaient là et nourrissaient constamment ses vers; mais sa poésie parlait aussi d'olives et de figues, d'un cheval sur l'horizon, du contact d'un tissu, du mystère de la couleur d'une fleur, des yeux d'une femme aimée, de l'imagination d'un enfant et des mains d'un grand-père. Et de la mort. Doucement, terriblement, encore et encore, de façon implicite ou moqueuse, et même avec amour - la mort.

Beaucoup parmi nous étaient pétrifiés. Peut-être sentions-nous - t'en souviens-tu Leila ? – que c'était comme s'il nous disait au revoir. Comme ça ? Sur une terre étrangère ? Le temps s'était arrêté, et la lamentation devenait presque joyeuse dans les rythmes sans âge des deux frères vêtus de noir accompagnant sur leurs instruments à corde les mots qui venaient vers nous, sortis de la terre et de la lumière de ce pays lointain. Nous avions envie de pleurer et cependant il y avait des rires et il nous facilitait les choses et tout devenait fête. Je me souviens que nous ne voulions pas quitter l'amphithéâtre. La lumière avait disparu, mais nous nous attardions en nous embrassant et en nous serrant dans nos bras. Des inconnus se regardaient dans les yeux, cherchaient gauchement des mots à échanger, quelques pensées.

Comme il est devenu difficile d'être ému ! Je me souviens avoir pensé à quel point il nous avait touchés au plus profond de notre être, à quel point il était généreux. Et lumineux. Peut-être savait-il que c'était ainsi qu'il voulait nous toucher. Sans drame, sans comédie. Sans déclarations démagogiques. Sans même beaucoup de certitude. Du désespoir, oui - et des rires. La dignité et l'humilité du combattant. Et d'une certaine façon, sans même que nous le sachions ni que nous le comprenions, la volonté de nous redonner courage. Il a dit qu'il débarrassait ses vers de tout sauf de la poésie. Il atteignait plus profondément qu'il ne l'avait fait jusque-là un destin universellement partagé et l'être humain. Peut-être essayait-il de dire que le temps était venu de se "souvenir de mourir". 

Le lendemain, quand nous sommes partis, quand nous nous sommes dit au revoir dans l'hôtel Nord-Pinus, avec ses immenses affiches de corridas et ses photos de toréadors fragiles comme des anges qui se préparent à entrer dans la lumière aveuglante, avec le parfum doucereux des lys fanés du salon, j'ai voulu lui embrasser les mains, mais il a refusé. Le temps passera. Il y aura des éloges et des hommages. Il deviendra "officiel", une "voix du peuple"... Il le savait et l'acceptait, et parfois il se moquait gentiment des hyperboles et des espoirs impossibles. On oubliera peut-être la colère. Peut-être même les politiques se retiendront-ils de dérober la lumière de son héritage complexe, de ses questionnements et de ses doutes, et peut- être même quelques cyniques – également à l'étranger – s'abstiendront de nous écœurer pas avec le spectacle de leurs larmes de crocodile.

Mahmoud est mort. L'exil s'est achevé. Il n'aura pas vécu pour voir la fin des souffrances de son peuple - les mères, les fils et les enfants qui ne peuvent savoir pourquoi ils sont nés pour connaître l'horreur de cette vie et la cruauté arbitraire de leur mort. Son souvenir ne s'effacera pas. Ni sa silhouette tirée à quatre épingles dans ses vêtements démodés et ses chaussures cirées, ni ses yeux intelligents derrière ses lunettes épaisses, ni son ton railleur, ni sa curiosité du monde ni l'intimité de ses gestes vers ses proches, ni ses analyses tranchantes des faiblesses et des folies de la politique, ni son amour de la boisson et des cigarettes, ni sa générosité de ne jamais vous imposer sa douleur, ni sa voix qui parlait depuis les espaces sans âge de la poésie, ni ses vers, ni ses vers, ni l'amour éternel de ses paroles. Je voudrais seulement m'approcher de vous. Je le sais, certains parmi vous pleurent comme moi maintenant, et certains ne le rencontreront jamais ; mais, à coup sûr, pour nous tous, il était une référence. Peut-être nous arrêterons-nous quelque part parce que nous aurons entendu chanter un oiseau, et nous lèverons une main protectrice vers nos yeux aveuglés pour regarder le ciel.

Il vivra pour moi dans ce chant d'oiseau. A Arles, je lui ai dit que je voulais proposer à mes amis poètes de nous déclarer, chacun de nous, "Palestiniens honoraires". Il a essayé de ne pas répondre en riant avec l'embarras habituel d'un frère. Et c'était vrai, comme nos tentatives pour comprendre et épouser l'inconsolable doivent sembler dérisoires ! Nous ne pouvons mourir ou écrire à la place de son peuple, à la place de Mahmoud Darwich. Pourtant, même si le geste peut sembler futile, j'ai besoin d'essayer de dire quel honneur ce fut pour moi d'avoir connu un homme comme lui, et quel privilège, quel don, représente sa poésie. Et que je souhaite célébrer la dignité et la beauté de sa vie en partageant cet instant fragile avec vous.

Breyten Breytenbach, le 12 août 2008.
Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau

mercredi 12 septembre 2012

Entretien avec Subhi Hadidi, critique et traducteur *

"En général, ce qui s’écrit sur Mahmoud Darwich relève plus du cliché."



درويش وحديدي في بيت ومتحف الشاعر اليوناني قسطنطين كفافي بالإسكندرية
Darwich et Hadidi dans le musée du poète grec Constantin Cavafis à Alexandrie
      
   Quatre ans après sa disparition, Tunis se souvient encore et toujours de Mahmoud Darwich. Avec l’hommage que lui rendait, fin août dernier, l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens, la voix du poète palestinien résonne comme une ultime prémonition sur les déchirements de l’exil et des éternels retours. De Beyrouth à Tunis et de Tunis à Lampedusa, la scène palestinienne se pare de nos mémoires à venir. Invité d’honneur de cette manifestation, le Syrien Subhi Hadidi, critique et ami du poète, a donné une conférence sur « L’universalité de Mahmoud Darwich ». Egalement éditorialiste et traducteur, Subhi Hadidi a traduit plusieurs ouvrages en arabe dont « L'orientalisme » d’Edward W. Said. Il a écrit de nombreux articles sur la littérature arabe moderne, notamment la poésie et la fiction. Il est un contributeur régulier à Al-Qods Al-Arabi et de la revue Al-Karmel, fondée par Mahmoud Darwich . Il vit à Paris où il s’est exilé depuis plusieurs années. Dans l’entretien qu’il nous accorde, il revient sur l’itinéraire poétique et politique de Darwich, sur l’emboîtement de l’Autre chez le poète et sur le « Manifeste de Gafsa » de 2005.


+ Quelle était le rôle de Mahmoud Darwich dans la refondation du récit palestinien ?

-          L’une des étapes essentielles dans la poésie de Mahmoud Darwich, lorsqu’il était dans les territoires occupés, a consisté à construire une narration palestinienne adverse, si je puis dire, autour d’une identité propre. Il fallait à tout prix préserver la personnalité palestinienne, car à cette époque là, la colonisation n’était pas admise par l’Etat israélien qui considéraient les Palestiniens comme des citoyens, même si en vérité, ils étaient des citoyens de seconde zone. Mais les limites de la narration palestinienne étaient alors toutes simples, puisqu’il s’agissait de fixer l’identité palestinienne que les israéliens tentaient résolument de nier. Il fallait lutter, même timidement, contre l’emprisonnement des Palestiniens, qui étaient incarcérés, non pas pour leur enrôlement dans la lutte armée, comme ça sera le cas en 1967, mais à cause de leur présence dans les partis de gauche, et plus précisément dans le parti communiste israélien. Lors de la première étape arabe, avec son départ pour l’Egypte, puis pour Beyrouth, Darwich fut tiraillé entre deux tentations. D’une part, il voulait faire évoluer son esthétique poétique et s’enrôler dans les mouvements de la modernité arabe, mais en même temps, il en refusait les excès. C’est dans ce sens qu’il écrira son célèbre article « sauvez-nous de cette poésie », exprimant sa crainte de voir se creuser le gouffre entre le récepteur et le poète, à force d’exagérer la modernisation et l’expérimentation poétiques. En outre, cette séparation contribuait, selon lui, à amoindrir le récit palestinien dont la dimension culturelle avait pris une autre ampleur en intégrant les dimensions cananéenne, islamique et arabe. 

          Évidemment, il a commencé aussi à se rapprocher de plus en plus de l’institution politique, c'est-à-dire de l’Organisation de Libération palestinienne. Et c’est ainsi que son expression poétique rejoignait parfois, involontairement, les préoccupations politiques. Par exemple, quand le siège de Tall Ezzâatar a eu lieu, il n’avait pas d’autre choix que d’écrire le poème « Ahmed Azzâatar », ce qui l’engagea de plain-pied dans la politique. Le siège de Beyrouth déboucha également sur le poème « Beyrouth », et lors de l’invasion de Beyrouth, il se trouva dans l’obligation de composer une oraison à la mémoire des grands martyrs palestiniens comme Majed Abou Sharar ou Ezzeddine al-Qassam et bien d’autres. En somme, ces étapes poétiques restituent la position de Darwich vis-à-vis de l’identité palestinienne et témoignent de sa volonté de récupérer essentiellement les composantes culturelles, historiques et mythiques de cette identité. La dimension universelle commençait également à prendre forme à travers la relation tissée entre la cause palestinienne et la cause d’autres peuples opprimés. Ce n’est qu’après le départ de Beyrouth, en 1982, que Mahmoud Darwich allait inaugurer une étape tout à fait inédite dans sa poésie, avec la naissance de ce que Yannis Rítsos appelle « le lyrisme épique ». 

          Ainsi, les maux personnels commençaient à se mêler aux maux de la Palestine, et par conséquent, le récit de l’identité palestinienne transitait désormais par Mahmoud Darwich, l’Homme, qui s’est mis à rassembler les bribes de son histoire personnelle et à travers elle, à récupérer l’identité palestinienne. Là, le particulier a plus intégré le général, et le poème a atteint sa plus haute expression, à travers la similitude que Darwich a établi entre l’individu palestinien, représenté, non pas seulement par Mahmoud lui-même, mais aussi par l’individu palestinien dépouillé de son héroïsme absolu et sommé de fonder un récit aux multiples dimensions. C’est dans ce sens que Darwich écrit : « Qui impose un récit hérite la terre du Récit ».


+ Mahmoud Darwich a été marqué par un poète juif, son premier amour était aussi une juive, et son oppresseur est juif. L’Autre chez Mahmoud Darwich est-il essentiellement juif ?

-          A l’origine de la relation, il est clair que l’Autre était juif israélien et non pas seulement juif. En effet, et peu de gens le savent, Yehuda Amichai, qui est un poète juif israélien écrivant en hébreu, a beaucoup et longtemps marqué Darwich. Amichai est sans soude l’un des plus grands poètes du monde et il avait pris position contre l’institution militaire. Mais cet Autre Juif Israélien n’était pas sioniste. Son professeur à l’école était aussi juif et probablement son premier amour est juive, outre le fait que son geôlier était bien sûr juif. Et en fin de compte, cette proximité avec le juif était aussi culturelle parce que Darwich lisait en hébreu et s’est imprégné de la pensée, de la philosophie et des modèles poétiques juifs. Il s’agit de distinguer entre l’Autre juif qui a côtoyé Darwich sur la terre palestinienne, qui est devenue Israël, dans un partage conflictuel, non pas hostile, à propos de la terre et de l’identité. En réalité, cette relation conflictuelle était mesurée, car pour Darwich, l’Israélien était l’envahisseur et à l’intérieur de cet Autre, il y avait l’Autre impérialiste. Plus tard, l’Autre se transformera, chez Darwich, pour acquérir une dimension humaine à mesure que son expérience poétique tendait vers l’universel, comme c’est le cas dans le « Discours de l’Indien rouge ». L’Autre devint ainsi le Conquérant qui, partout opprime des peuples, l’Impérialiste d’une manière générale. 

         La troisième étape de cette conception de l’altérité va déboucher sur la relation de Darwich avec un Autre non identifié et donc avec l’Etre et en dialoguant avec cet Autre intérieur, il dialoguait avec lui-même, avec son Etre fragmenté, en tant que Palestinien et en tant que Poète. L’autre versant de ce dialogue, s’exprime dans sa vision de la Femme en tant qu’Autre complémentaire, sur un mode très sophistiqué et très complexe. Et je crois qu’il n’a pas eu le temps de développer cette relation où l’homme et la femme sont perçus tous deux comme des étrangers, tel qu’il l’exprime dans son recueil « Le lit de l’étrangère ».


+ Lors de votre intervention, vous avez évoqué le « Manifeste de Gafsa ». Quelle est l’importance de ce texte, aujourd'hui, pour la critique de Mahmoud Darwich ?

-          L’importance du « manifeste de Gafsa », c’est d’abord la très haute facture de la manifestation elle-même, que ce soit au niveau de la qualité des communications présentées, des questions posée ou de l’interaction avec le public. Il était étonnant qu’en un lieu comme Gafsa, il y ait un public qui interagit et avec le poète et avec les interventions des communicants. Pour Mahmoud Darwich, ce fut vraiment une renaissance au niveau de la critique. Par la suite vint l’idée d’écrire un manifeste, une sorte de texte de bienvenue où nous exprimons, en tant que critiques littéraires, notre point de vue sur la poésie de Darwich. Malheureusement, ce que nous avions souhaité dans ce manifeste n’a pas retenu l’attention des critiques arabes. Et, en général, ce qui s’écrit sur Mahmoud Darwich relève plus du cliché et du superficiel, sans doute parce que ce genre de discours réconforte et le chercheur et le lecteur. Pour Darwich, ce manifeste a aussi une valeur sentimentale parc qu’il est lié à l’accueil qui lui a été réservé à cette occasion.


vendredi 29 avril 2011

Révolution et contre-révolution : Les mémoires de l’oubli

Massir Destin m’a invité sur Facebook à participer à la journée du « post civil » التدوينة المدنية avec les internautes tunisiens. Quoi dire après tant de silence… non pas silence de plomb, mais silence vertigineux, celui qui dispersa la clameur folle du 14 janvier… L’émotion encore dans la tête et dans le ventre, qui cloue les mots insomniaques au pilori de l’incertitude… Ça sortira, il le faut, avec le reste, avec les maux d’avant, les maux de maintenant et les maux à venir… Merci Massir de m'avoir débloqué...

Deux ou trois choses à sortir dans l’urgence…

D’abord, il faut dire à ceux, qui ne le savent pas encore, que la compagnie des blogueurs, ça change votre regard sur le monde, les mondes allais-je dire, et la manière de le lire, de le dire, de le transformer, avec des ailes posés là au creux de leurs paroles, ça vous dénoue le cri et plein de papillons s’envolent loin.. très loin.. avec leurs illuminations… Azwaw, Arabicca, Extravaganza, Bent Trad, Chut Libre, Wallada, Pink Lemon, Débat Tunisie et j’en oublie… Ils m'ont donné envie de créer mon blog. Houssein m'a un peu aidé au début pour le langage html auquel je ne pigeais rien. J'ai quand même fini par déserter pour suivre les autres blogs!:) Hier, justement, j’ai eu le plaisir de rencontrer Emma Benji et elle m’a dit que les journalistes (certains journalistes), râlent un peu contre les blogueurs… Il y a de quoi, ces derniers sont à la une, un peu partout, alors que les premiers étaient les grands absents, médiatiquement parlant, de la révolution. Il est vrai aussi que certains d'entre eux se sont exprimé sur les réseaux sociaux! Il faut imaginer que les journalistes ont été formatés par la dictature au point qu'ils ont été déconnectés non seulement de la réalité, mais d'eux mêmes ... Pour être dépassée, la censure par le silence et l'étouffement doit aujourd'hui être racontée et consignée... 


Jalousie féconde en tous cas, car il est impératif que les uns et les autres agissent ensemble pour la liberté d’expression et d’information. Il y va de l’avenir de notre nouveau paysage médiatique…

Ensuite, il y a cette échéance du 24 juillet dont beaucoup ne comprennent rien, moi y compris, avec ce retour en force du refoulé qui est le fait même du Politique avec un grand P. J’assistais hier à une interview faite à Raja Ben Slama et je reprends ici ce que m’inspirent quelques unes de ses idées, toujours pertinentes. D'abord sur la peur. Celle visible dans les derniers sursauts d'une dictature agonisante. Celle audible, à travers le discours dissonant des Nahdhaouis qui traînent anciennes et nouvelles tragédies avec deux ou trois deus ex-machina. De plus, le faux débat sur l’opposition entre islam et laïcité, qui a ouvert les hostilités sur Facebook et dans la rue, a fini par terrifier les plus modérés, en mettant au jour le malaise identitaire vécu par toutes les générations confondues, face à la faillite de la modernité arabe, une "modernité mutilée" disait déjà Chahla Chafiq, et à la barbarie de la globalisation. Déjà que le post-colonial n'est pas encore réglée. 


De ce point de vue, il faut aussi questionner les forces dites "démocratiques", qui n’ont pas encore réajusté leur baromètre de la démocratie, continuant à rabâcher les mêmes idéologies obsolètes, pas du tout adaptées au contexte actuel, et qui sont aussi radicales que les intégrismes religieux. On pense bien sûr ici aux Patriotes Démocrates, au Bâathistes et aux Extrêmes Gauchistes. Dans ce sens, j'aime cette autre idée de Raja qui dit, que, dans ce contexte, seul l'intellectuel à le droit et le devoir de se radicaliser. Pas le politicien.  Il y a aussi  ceux qui sont restés dignes, au temps où la dictature était du plomb durci et du souffre confit, et auxquels beaucoup veulent aujourd'hui dénier l'honneur du combat. On pense évidemment au FDTL, au PDP et à Ettajdid. Rappelez-vous, il y a eu un moment où nul ne pouvait mettre un baume sur les blessures des prisonniers, des morts, des disparus, des torturés, des terrassés, des sourds, des aveugles et des muets…


Le traumatisme commence là… Quand s’éveille la mémoire de la peur, quand retentissent de toute leur férocité, des horreurs que nous devons exorciser. Surtout marche sans te retourner, sussure la voix de votre petit dictateur intérieur...


Commençons par nous retourner sur ce passé, sur ces passés. N’oublions pas, qu’au fil de ces années mauves, le gouffre s’est aussi creusé entre les générations, entre le citoyen et la politique, entre les hommes et les femmes, entre le passé et l'avenir. En fait, le temps s’était arrêté…et aujourd’hui, nous devons le rattraper en quelques semaines, en quelques mois, en quelques années… Chacun devra mesurer ce rattrapage, non pas à l’aune de sa seule ambition, mais à celle de tous et de toutes, à celle de ce pays qui se relève d’une grande et longue commotion… Ce n’est pas aussi simple. Tout le monde est pressé, et entre le syndrome de Stockholm et la course au scrutin, on n'est pas sorti de l'auberge dictatoriale... 


Toutes les dictatures commencent avec la peur et recommencent avec le silence...


Ce qui est étrange, c'est ce sentiment d'exil qui persiste. Après, ou avec, les septnovembristes, arrivent les salafistes. Du coup, j'ai toujours l'impression d'assister à un mauvais débat télévisé. Que veulent inoculer les islamistes tunisiens aux musulmans tunisiens? Il semble que les premiers veuillent convertir les seconds, à quoi? A un nouvel ordre islamique mélangé à toutes les sauces, mondialement cuisinées sur les feux de braise du conflit israëlo-palestinien. من أنتم؟


L'heure est aux emblèmes et aux fétiches. L'heure est aux milices. Mais ce carnaval n'est pas du tout exotique. Les Américains ont du certainement le remarquer, eux qui donnent tout aux indigènes de chaque république...


Je vois qu'il y a retour de plusieurs boomerangs à la fois, et il me semble que les jeunes de la révolution ne les voit pas tous venir. Auréolée de sa toute-puissance révolutionnaire, cette jeunesse, qui a fait la révolution et continue à la faire, veut rompre le cordon. Pour ma part, je les comprend, c'était trop incestueux! Certains de ses aînés ont pourtant ouvert des ruisseaux dans la grande rivière de notre devenir. Qu’ils soient politiciens, intellectuels, syndicalistes, journalistes ou citoyens, ces anciens ont combattu le monstre, par un acte, une parole, un silence. Il y a eu des silences précieux. Il y a eu les eaux claires et les eaux troubles… 


Notre reconnaissance doit accueillir les résistants d'hier et d'aujourd'hui, car L'oppression a le même visage hideux, quelques soient les époques.  Ne nous aveuglons pas sur le passé. Ne nous méprenons pas sur l’avenir. Nous devons beaucoup travailler, beaucoup nous remémorer, beaucoup nous projeter. Redevenir humains, puis vivre ensemble. Mais moi je dis que peut être la transmission qui a eu lieu, des aînés vers les jeunes, doit se faire désormais en sens inverse, des jeunes vers leurs aînés.



Un grand chambardement que la révolution..

Enfin, je veux finir sur cette belle image, relevée par Raja Ben Slama, de la femme tunisienne portée sur les épaules, pendant la grande manif du 14 janvier. Cette image serait une exception de la révolution tunisienne. En tous cas, une image qui dit plus que ne le laisse entendre ce qui pèse, aujourd’hui, sur nos têtes, comme une épée, qu'on ne finit pas de brandir… Cette élévation dit que la Tunisienne a franchi des sphères importantes qui la projettent vers le haut et non vers le bas. Sortie de son cocon, la larve s'envolera papillon, malgré tous les tsunami... Sortir de sa peau n'est pas sacrilège, quand cette peau nous devient étroite. N'est-ce pas Mahmoud Darwich?

Il y a plein de papillons qui vont s’envoler loin, très loin, en se souvenant qu'autrefois, ils étaient des larves enfermées dans des cocons... 
« La trace du papillon est invisible. La trace du papillon ne s'efface pas ».


NB: Je ne sais pas exactement à qui appartiennent les photos que j'ai mises sur mon blog, si quelqu'un le sait, qu'il me le dise svp afin que je puisse citer les auteurs de ces magnifiques photos.

vendredi 13 août 2010

Le pays incommensurable de Oumeima Al Khalil

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Elle arrive cette fois-ci en solo au festival International de Hammamet pour présenter son nouvel album : « Je connais un pays », titre éponyme du très beau texte de Zahi Wahba, qu’elle interprète parmi un bouquet de chansons puisées dans le répertoire qu’elle partage avec Marcel Khalifa, mais aussi dans les compositions jazzy de son  mari, Hani Siblini. Oumeima Al Khalil a ainsi exploré de nouveaux registres que sa voix de velours a porté jusqu’aux confins du chant. La petite fille qui chantait « Asfour tall min ecchibek » avec Al Mayadine déploie maintenant ses ailes au grand large pour embrasser le rêve d’ « un pays au cœur grand et à l’imagination féconde … auréolée de doute et de sérénité … qui n’a pas peur de la voix du chanteur et qui ne craint pas les poètes ». Et c’est à l’amour que Oumeima Al Khalil dédie ce rêve, « loin de la politique », en le constellant de noms inoubliables, La Palestine, l’Irak, Le Liban, Mahmoud Darwich, Marcel Khalifa … confondus en un seul pays incommensurable. Elle débute son récital avec « Kolt bektoblak » (Je vais t’écrire), enchaînant avec « Descendant de la blessure ancienne », extrait de « Ahmad Al Arabi », puis « Haifa », en hommage à Darwich qui est « l’âme de la Palestine » dira-t-elle. Elle reprend également « Asfour tall min ecchibek », la chanson avec laquelle elle a révèle au public sa voix angélique aux côtés de Marcel Khalifa, ainsi que « Ya habibi taala » de Ismahane, « Kol lil maliha » et « foug ennakhal », célèbres chansons du patrimoine irakien. Toutes ces reprises qu’elle interprète cependant sur de nouveaux arrangements concoctés par le talentueux pianiste et compositeur Hani Siblini qui fait éclore les multiples possibilités vocales de Oumeima, aussi à l’aise a capella qu’accompagné par des musiciens versés dans le style jazz oriental. Radieuse, l’artiste libanaise a ravi le public avec ce concert qui est sans doute l’une des plus belles soirées de cette édition. Rappelons que Oumeima Al Khalil a débuté une carrière solo depuis quelques années tout en continuant à accompagner Marcel Khalifa dans ses tournées. Elle compte déjà à son actif trois albums : « Khalleeni Ghanneelak » en 1994, « Oumeima » en 2000 et « Oumeima, Ya ! » en 2005.
Pris dans les rets de cette voix fabuleuse, qui convainc tantôt par sa force et tantôt par sa sensualité, le public était fin prêt pour découvrir le tout nouveau répertoire de Oumeima qu’elle présente en seconde partie sur les compositions étonnamment riches et épurées de son mari Hani Siblini. Des compositions que rehaussent l’improvisation des musiciens qui l’accompagnent et la beauté et la modernité des textes choisis que l’on doit à des poètes inspirés comme Nizar Al Hindi, qui contribue avec trois textes sur cet album : « la dek », « ya sidi » et « Kalbi al atchane », mais aussi le très beau poème du journaliste Zahi Wahbi « Je connais un pays », titre-phare qui empreint ce dernier album d’une aura particulière. Car ici, la poésie et l’imagination, en même temps que la justesse et la maîtrise de Oumeima et de Hani semblent véritablement avoir atteint leur apogée. Et derrière eux, au fond de cette belle scène du Théâtre de Hammamet, la mer aux reflets argentés a semblé, un moment, s’agrandir au passage d’une mouette au ras des arbres…

jeudi 10 septembre 2009

Et puis encore....

LE DROIT AU RETOUR AU PARADIS
"Si Dieu a puni Adam en le renvoyant de l’éternité vers le temps, la terre est exil et l’Histoire, tragédie … La tragédie est née d’une guerre familiale ente Abel et Caïn puis elle s’est muée en guerres civiles, régionales et mondiales qui dureront jusqu’à ce que les descendants de l’Histoire viennent à bout de l’Histoire. Et après ? Après l’Histoire ? Il semble que le droit de retour au paradis est bordé d’absurde et de secrets divins, et que l’unique chemin qui y prépare est celui du gouffre, jusqu’à nouvel ordre … jusqu’à la promulgation de l’amnistie divine."


Mahmoud Darwich, extrait de La trace du papillon

Mahmoud Darwish le bien-aimé

Comme je le disais à Joy, des retours de manivelle m'ont empêché de continuer à bloguer... Mais l'excuse ne tient plus quand il s'agit d'un poète dont la trace est un chemin que nous retrouvons à chaque détour et à chaque détournement.Voici donc encore cet hommage.
Quand Marcel Khalifa et le Trio Joubrane font l'éloge de l’ombre
Il est des mots comme le feu dans le foyer, comme les fleurs de l’amandier, comme le cri des mouettes blessées.
« Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis ? Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eau pour que je devienne visage ni le roseau percé par le vent pour que je devienne flûte… Je suis le joueur de dés, je gagne ou je perds. Je suis votre pareil ou un peu moins… »

C’est à l’ombre de ces mots ardents que Marcel Khalifa et les frères Joubran ont rendu hommage, sur les scènes de Carthage et de Hammamet, à Mahmoud Darwish, grand poète disparu qui lègue à leur musique la force de « métamorphoser l'événement et de le porter jusqu'à sa présence lyrique ». Deux concerts d’émotion intense où l’absent plus que jamais présent a déployé son ombre majestueuse sur l’archipel des espaces otages où les noms se démesurent pour briser les silences.

« Je tends une main pour retenir mes membres éparpillés de tant de corps, assailli d'une terre, d'un ciel, d'une mer et d'une langue », disait encore le poète.

Si Mahmoud Darwish est l’autre nom de la terre, la musique de Marcel Khalifa et des frères Joubran est l’autre voix de Darwish. Voix qui ruisselle de l’eau inépuisable de la perte pour célébrer les instants d'effondrement et de clarté du corps-poème. Darwish disait que la poésie est d’abord musique et qu’elle "se lit autant par les yeux que par les oreilles", prolongeant l’acte de l’écriture dans les récitals qu’il a maintes fois partagé avec Marcel Khalifa et les frères Joubran. Ainsi, déroutant définitivement la traîtrise du «majaz» et la cruauté de l’oubli, aura-t-il confié son corps aux creux de mots oraculaires où nous venons habiter. Au-delà de la mort et de la perfidie de l’histoire, l’héritage de Darwish nous incite aujourd’hui au dépassement et au renouvellement sans lesquels nul engagement n’est possible. En juillet 2008, juste un mois avant sa mort, il affirmait encore vouloir être lu « comme un poète, pas comme une cause ». Et Marcel Khalifa et les Joubran ont bien entendu cette voix pour la porter vers une nécessaire modernité où la recherche sur l’instrument s’avère essentielle pour l’éclosion d’une musique aussi pertinente et aussi parlante que le verbe.

« J’aurais pu ne pas être moi, j’aurais pu ne pas être ici… », disait Darwish.

Mais il était Nous, il était là, il sera là toujours comme l’arbre des présences...

lundi 25 mai 2009

Pour Césaire et Darwich

"La mort des poètes a aussi des allures que des malheurs beaucoup plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous sentons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher."
Edouard Glissant
Philosophie de la Relation

dimanche 3 août 2008

Majâz

Avant de fermer mon blog, j'ai eu soudain envie de publier ces vers magnifiques de Mahmoud Darwish sur la force des mots et de la métaphore:

مهما نأيت ستدنو / ومهما قتلت ستحيا / فلا تظنن أنك ميت هناك / وأنك حي هنا / فلا شيء يثبت هذا وذلك إلا المجاز / المجاز الذي درَّب الكائنات على لعبة الكلمات / المجاز الذي يجعل الظل جغرافياً / والمجاز الذي سيلمك واسمك / فاصعد وقومك / أعلى وأبعد مما يعد تراث الأساطير لي ولك