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vendredi 13 août 2010

Le pays incommensurable de Oumeima Al Khalil

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Elle arrive cette fois-ci en solo au festival International de Hammamet pour présenter son nouvel album : « Je connais un pays », titre éponyme du très beau texte de Zahi Wahba, qu’elle interprète parmi un bouquet de chansons puisées dans le répertoire qu’elle partage avec Marcel Khalifa, mais aussi dans les compositions jazzy de son  mari, Hani Siblini. Oumeima Al Khalil a ainsi exploré de nouveaux registres que sa voix de velours a porté jusqu’aux confins du chant. La petite fille qui chantait « Asfour tall min ecchibek » avec Al Mayadine déploie maintenant ses ailes au grand large pour embrasser le rêve d’ « un pays au cœur grand et à l’imagination féconde … auréolée de doute et de sérénité … qui n’a pas peur de la voix du chanteur et qui ne craint pas les poètes ». Et c’est à l’amour que Oumeima Al Khalil dédie ce rêve, « loin de la politique », en le constellant de noms inoubliables, La Palestine, l’Irak, Le Liban, Mahmoud Darwich, Marcel Khalifa … confondus en un seul pays incommensurable. Elle débute son récital avec « Kolt bektoblak » (Je vais t’écrire), enchaînant avec « Descendant de la blessure ancienne », extrait de « Ahmad Al Arabi », puis « Haifa », en hommage à Darwich qui est « l’âme de la Palestine » dira-t-elle. Elle reprend également « Asfour tall min ecchibek », la chanson avec laquelle elle a révèle au public sa voix angélique aux côtés de Marcel Khalifa, ainsi que « Ya habibi taala » de Ismahane, « Kol lil maliha » et « foug ennakhal », célèbres chansons du patrimoine irakien. Toutes ces reprises qu’elle interprète cependant sur de nouveaux arrangements concoctés par le talentueux pianiste et compositeur Hani Siblini qui fait éclore les multiples possibilités vocales de Oumeima, aussi à l’aise a capella qu’accompagné par des musiciens versés dans le style jazz oriental. Radieuse, l’artiste libanaise a ravi le public avec ce concert qui est sans doute l’une des plus belles soirées de cette édition. Rappelons que Oumeima Al Khalil a débuté une carrière solo depuis quelques années tout en continuant à accompagner Marcel Khalifa dans ses tournées. Elle compte déjà à son actif trois albums : « Khalleeni Ghanneelak » en 1994, « Oumeima » en 2000 et « Oumeima, Ya ! » en 2005.
Pris dans les rets de cette voix fabuleuse, qui convainc tantôt par sa force et tantôt par sa sensualité, le public était fin prêt pour découvrir le tout nouveau répertoire de Oumeima qu’elle présente en seconde partie sur les compositions étonnamment riches et épurées de son mari Hani Siblini. Des compositions que rehaussent l’improvisation des musiciens qui l’accompagnent et la beauté et la modernité des textes choisis que l’on doit à des poètes inspirés comme Nizar Al Hindi, qui contribue avec trois textes sur cet album : « la dek », « ya sidi » et « Kalbi al atchane », mais aussi le très beau poème du journaliste Zahi Wahbi « Je connais un pays », titre-phare qui empreint ce dernier album d’une aura particulière. Car ici, la poésie et l’imagination, en même temps que la justesse et la maîtrise de Oumeima et de Hani semblent véritablement avoir atteint leur apogée. Et derrière eux, au fond de cette belle scène du Théâtre de Hammamet, la mer aux reflets argentés a semblé, un moment, s’agrandir au passage d’une mouette au ras des arbres…

jeudi 10 septembre 2009

Mahmoud Darwish le bien-aimé

Comme je le disais à Joy, des retours de manivelle m'ont empêché de continuer à bloguer... Mais l'excuse ne tient plus quand il s'agit d'un poète dont la trace est un chemin que nous retrouvons à chaque détour et à chaque détournement.Voici donc encore cet hommage.
Quand Marcel Khalifa et le Trio Joubrane font l'éloge de l’ombre
Il est des mots comme le feu dans le foyer, comme les fleurs de l’amandier, comme le cri des mouettes blessées.
« Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis ? Je ne suis pas la pierre façonnée par l’eau pour que je devienne visage ni le roseau percé par le vent pour que je devienne flûte… Je suis le joueur de dés, je gagne ou je perds. Je suis votre pareil ou un peu moins… »

C’est à l’ombre de ces mots ardents que Marcel Khalifa et les frères Joubran ont rendu hommage, sur les scènes de Carthage et de Hammamet, à Mahmoud Darwish, grand poète disparu qui lègue à leur musique la force de « métamorphoser l'événement et de le porter jusqu'à sa présence lyrique ». Deux concerts d’émotion intense où l’absent plus que jamais présent a déployé son ombre majestueuse sur l’archipel des espaces otages où les noms se démesurent pour briser les silences.

« Je tends une main pour retenir mes membres éparpillés de tant de corps, assailli d'une terre, d'un ciel, d'une mer et d'une langue », disait encore le poète.

Si Mahmoud Darwish est l’autre nom de la terre, la musique de Marcel Khalifa et des frères Joubran est l’autre voix de Darwish. Voix qui ruisselle de l’eau inépuisable de la perte pour célébrer les instants d'effondrement et de clarté du corps-poème. Darwish disait que la poésie est d’abord musique et qu’elle "se lit autant par les yeux que par les oreilles", prolongeant l’acte de l’écriture dans les récitals qu’il a maintes fois partagé avec Marcel Khalifa et les frères Joubran. Ainsi, déroutant définitivement la traîtrise du «majaz» et la cruauté de l’oubli, aura-t-il confié son corps aux creux de mots oraculaires où nous venons habiter. Au-delà de la mort et de la perfidie de l’histoire, l’héritage de Darwish nous incite aujourd’hui au dépassement et au renouvellement sans lesquels nul engagement n’est possible. En juillet 2008, juste un mois avant sa mort, il affirmait encore vouloir être lu « comme un poète, pas comme une cause ». Et Marcel Khalifa et les Joubran ont bien entendu cette voix pour la porter vers une nécessaire modernité où la recherche sur l’instrument s’avère essentielle pour l’éclosion d’une musique aussi pertinente et aussi parlante que le verbe.

« J’aurais pu ne pas être moi, j’aurais pu ne pas être ici… », disait Darwish.

Mais il était Nous, il était là, il sera là toujours comme l’arbre des présences...