lundi 1 janvier 2018

Télé-réalité et pornographie sociale : La "machine à faire voir et à faire parler"*


"Télé-réalité et pornographie sociale [1]" est le titre d’un article écrit pour le site d’information Nawaat, dans le cadre d’une série d’articles que j’avais consacré, dès 2014, au travail du nouveau régulateur qu’est la Haica (Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle), dans un contexte de libéralisation du paysage audiovisuel et de multiplication de chaines de radio et de télévision privées.


Et on peut dire, qu’au même titre que le politique, la télé-réalité fut dès le départ le casse-tête du régulateur, étant donné que certaines chaînes, comme Al Hiwar Ettounsi, n’ont toujours pas adhéré au cahier des charges de la Haica, lequel engage, notamment, les chaînes de télévision à « ne pas exploiter la détresse des personnes comme matière à sensation dans les émissions » ou encore à « la protection des droits de la femme et l’abolition des stéréotypes entachant son image dans les médias ». Depuis, le phénomène s’est amplifié, non seulement parce que les émissions de télé-réalité se sont multipliées en rivalisant d’obscénité, mais aussi parce qu’elles sont relayées sur les réseaux sociaux par ce qu’on appelle le bashing[2]. Le bashing étant une forme de défoulement collectif qui consiste à dénigrer une personne ou d’un sujet. Ce phénomène s'apparente, souvent, au lynchage médiatique, d’autant que le développement d'Internet et des réseaux sociaux permet à beaucoup plus de monde de participer dans l'anonymat à cette activité collective compulsive. Ce qui nous intéresse ici, c’est de voir comment la télé-réalité, comme forme de communication sociale et de distribution du visible, conditionne notre expérience esthétique en clivant notre rapport à l’autre et en formatant le récit intime. Ensuite, à travers l’analyse du « rituel de la confession », dont s’autorisent des animateurs-vedettes érigés en gardiens de la morale, nous montrons que le discours de la télé-réalité reproduit, en les exacerbant, les logiques de la domination. Enfin, nous analysons l’interaction entre les discours télévisuel, religieux, politique et pénal comme « un dispositif de pouvoir» tel que théorisé par Michel Foucault et Gilles Deleuze ; voire comme un nouveau « panopticon » qui contribue à la marchandisation de la parole sur la politique et la sexualité pour mieux l’occulter et la censurer. D’autant plus que le discours obscène de la télé-réalité est lui-même relayé, sur les réseaux sociaux, par le « bashing » et le « happy slapping », des pratiques violentes et déshumanisantes, désormais tolérées au nom de la liberté d’expression et de la démocratie. 
Je prendrais deux exemples pour illustrer mon propos.

I-             Alaa Chebbi et Samir El Wafi

Ø  L’émission Andi Ma Nqolek [J’ai quelque chose à te dire] de Alaa Chebbi
Le 14 octobre 2016, sur la chaîne Al Hiwar Ettounsi, l’invitée de l’émission est une jeune paysanne de 17 ans, victime, depuis l’âge de 14 ans, de viols à répétition commis par des proches. Enceinte de huit mois et ne sachant pas qui est le père de son enfant, elle vient dans l’émission, accompagné de son frère, pour se réconcilier avec son père qui l’a éjecté de la maison en apprenant le drame. Et que fais l’animateur ? Il l’oblige à reconnaitre qu’elle est coupable, à demander pardon à son père, et à épouser son violeur. À la suite de l’émission, la sœur de la jeune fille publie un statut Facebook où elle annonce l’accouchement de la victime et demande à ce que la justice se saisisse de l’affaire, dénonçant la manipulation de l’émission.
Sur les réseaux sociaux, sont lancés des appels à boycotter l’émission et à porter plainte contre l’animateur et la chaîne. Une page facebook intitulée « Épouse ton violeur, dit-il. On se voit au tribunal, lui répondons-nous » a été créée, peu après la diffusion de l’émission, avec une « Lettre ouverte à la ministre de la Femme, de la famille et de l’enfance ». Résultat : l’émission a été suspendue par la Haica pendant trois mois. Entretemps, sur la toile, le bashing s’est exacerbé, lorsque des chaînes de télévision étrangères, dont Al Jazeera, ont pointé le « dérapage de l’animateur tunisien ». Les internautes se sont alors déchaînés en qualifiant Alaa Chebbi de « honte internationale » qui « ternit l’image des Tunisiens ». L’animateur s’est défendu en objectant qu’il ne fait que se référer à la loi[3] (article 227 bis du code pénal) qui permet au violeur d’épouser sa victime, mais ce qu’il ne dit pas c’est que cette loi permet aussi au violeur d’échapper aux sanctions légales.
En dépit des multiples sanctions du régulateur, l’animateur récidiviste a continué à banaliser les atteintes « à la dignité humaine et à la vie privée ».Tout récemment, il a encore été convoqué par la Haica pour un autre dérapage dans sa nouvelle émission radiophonique Serrek fi bir (littéralement ton secret est dans le puits) ; diffusée sur radio Mosaïque FM ; dans laquelle il reçoit des appels d’auditeurs anonymes qui se livrent à des confidences-confessions nocturnes sur leur vie intime. 

Ø  L’émission Liman Yajroô Faqat  [Uniquement à ceux qui osent] de Samir El Wafi
Proie idéale pour les chasseurs de sensationnel et de voyeurisme, Amina Sboui[4] est l’invitée de Samir El Wafi, un dimanche 2 octobre 2016. L’animateur va se livrer à son lynchage médiatique en la présentant aux téléspectateurs en ces termes : « elle défraie la chronique avec, à chaque fois, une nouvelle histoire et de nouvelles péripéties. La dernière en date, une association tunisienne a déposé une requête contre elle demandant son départ du quartier où elle réside. Ses agissements ne s’accordent pas avec la mentalité du voisinage qui la considère comme suspecte. Elle a des pratiques inadaptées à leurs mentalités et à leur mode de vie ».
Dans les faits, une association anonyme avait publié une pétition dénonçant « des orgies » et demandant le départ d’Amina Sboui de son domicile, sis à Sidi Bou Said, où elle héberge des personnes homosexuelles et transgenres rejetées par leurs familles. Cette pétition avait été précédée par des menaces et des tentatives d’agression et d’intrusion chez la militante. Pour Samir El Wafi, tous les ingrédients étaient réunis pour « allumer le bûcher » et sacrifier Amina Sboui sur l’autel du « dieu du buzz »[5].
Ainsi, l’animateur va continuer à invoquer les bonnes mœurs, suggérant que son invitée était plus dangereuse que le salafiste Seifallah Ben Hassine. « Vous rendez-vous compte de la gravité de votre situation ? Même Abu Iyadh[6], quand il habitait à Hammam-Lif, ses voisins ne l’ont pas rejeté ! », lui assène-t-il. Ensuite, faisant allusion, au coming-out d’Amina Sboui qui avait proclamé sa bisexualité, quelques jours auparavant, dans l’émission « Houna el en" (ici et maintenant) sur Attassia TV, il lui demande si elle « déteste les hommes ». Pour finir, l’animateur bascule dans le registre de la folie morale. Rappelant un viol qu’elle aurait subi dans son enfance, Wafi demande à Amina si elle ne devait pas consulter « un psychiatre » parce que «certains vous considère comme folle », conclut-il.
Le cas d’Amina Sboui est exemplaire de la collusion du discours de la téléréalité, du discours religieux et du discours pénal, dès lors qu’il s’agit de comportements qui dérogent aux normes et aux valeurs traditionnelles. Ainsi en a-t-il été, lors des dernières Journées Cinématographiques de Carthage, lorsqu’un long-métrage documentaire, « Au-delà de l’ombre », racontant le quotidien de la communauté LGBT en Tunisie, obtenait le Tanit de bronze. Il a suffi qu’Amina Sboui, qui y joue son propre rôle, publie une photo d’elle avec le trophée, sur les réseaux sociaux, pour être, de nouveau, « bashé ». Même le parti Ennahdha s’en est mêlé, via l’une de ses députées qui a envoyé un questionnaire au ministre de la Culture pour lui demander des comptes sur une supposée subvention que son ministère aurait accordé à ce film. 

II-            La misère symbolique
Paradoxalement, il semble que la pornographique sociale vendue par les télé-réalités n’offusque pas le parti islamiste. L’establishment politique non plus, d’ailleurs. Est-ce parce que, contrairement à la télévision, comme l’avance Bernard Stiegler[7], dans son livre De la misère symbolique, le cinéma est une expérience qui peut combattre le conditionnement esthétique sur son propre terrain et remédier à la misère symbolique ?
Car l’obscénité de ces émissions destinées au divertissement, ne travaille-t-elle pas, justement, à un conditionnement esthétique et éthique qui asservit notre désir et façonne notre imaginaire à un mercantilisme de l’intime. Antonyme de l’érotisme, la pornographie se définit, d’ailleurs, par «le formatage du rapport intime» parce que son récit « ne vise jamais à raconter une histoire et représente des individus qui ne se reconnaissent pas comme sujets de leur désir.[8] »
Il y a plus de vingt ans, Bourdieu notait que « la télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population [9]». Aujourd’hui, l’offre cathodique a gagné du terrain en pénétrant notre subconscient pour s’accaparer notre « temps de cerveau humain disponible [10]». Dans son livre L’empire de la télé-réalité ou comment accroitre « le temps de cerveau humain disponible », Damien Le Guay évoque l’impact de la télé-réalité sur notre perception du monde et des relations humaines, et donc sur notre socialisation.
En effet, la télévision constitue un mode d’apprentissage des codes sociaux qui a supplanté les « îlots de socialisation traditionnelle » qui reposaient sur les habitudes religieuses, scolaires ou paysannes, lesquels ont perdu tout ou partie de l’autorité qu’ils exerçaient. Un nouveau modèle de comportement émerge de ce désert symbolique où se marchande le désir du spectateur-consommateur. « Le bordel, c’est le lieu où s’évalue et se fixe le prix moyen du désir. C’est le marché des images[11]», prévient Badiou.
Lacan nous dit, lui, que le symbolique structure l’inconscient par le langage. Ainsi, la relation à autrui serait essentiellement langagière, car l’individu est un « parlêtre ». Mais ce n’est pas tout. Pour le psychanalyste, la relation de l’homme au symbolique devient « la relation de l’homme au signifiant [12] », dans le sens où le mot se déchiffre beaucoup plus par rapport à son renvoi à d’autres mots que par rapport au signifié. Dans cet ordre symbolique, autant que la « fonction signifiante », « la fonction phallique » est essentielle pour comprendre l’économie de la jouissance du sujet et le rôle qu’elle occupe dans la différence des sexes et la relation sexuelle proprement dite.
Or, sur le divan de la télé-réalité, comme sur celui du psy, les corps souffrants et opprimés parlent avec leurs propres signifiants. Symptomatiques d’un « trouble dans le genre [13]», ces mots extorqués par l’animateur-confesseur vont lui servir, non pas à les délier, mais à les détourner, instituant, par les effets du langage, une « fiction mâle » qui barre l’accès au symbolique. Le résultat étant de rendre inaccessible et insaisissable la femme et sa « jouissance [14] ». Au final, l’animateur se sert des drames humains qu’il met à nu, pour «pornographiser» le rapport à l’Autre en exploitant les pulsions primitives des corps en souffrance afin de susciter des réactions archaïques de la part des spectateurs. Et l’Autre, nous dit Lacan, c’est bien le lieu de l’inconscient.
Pourtant, à l’instar des faits divers, ce genre télévisuel offre la possibilité d’une transgression, à travers la remise en question des représentations traditionalistes, en l’occurrence la banalisation des violences faites aux femmes. Mais Alaa Chebbi et Samir El Wafi n’en font rien. Au contraire, ils reproduisent et exacerbent les logiques de domination et les inégalités sociales et de genre, faisant fi du travail pédagogique dévolu aux médias, en ces temps de « transition démocratique » où la machine pénale tarde à se réformer, face à des questions frappées par le tabou et l’interdit. 

III-           La télé-réalité comme « dispositif de pouvoir »
On l’aura compris, au cœur de la mise en spectacle de l’intime, la télé-réalité sollicite la confession-aveu[15], une technique que le marketing[16] télévisé a développée en instrumentalisant le désir de reconnaissance et de visibilité d’invités-candidats, souvent issus de classes vulnérables. Au point que le service public, dans le sillage des chaines privées, s’y est collé à son tour, en proposant, sur la Wataniya, des simulacres de psychanalyse où des patients sont filmés dans des cabinets de psy.
Pourquoi donc la confession? Sans doute, nous dit Foucault, parce que « l’aveu a diffusé loin ses effets : dans la justice, dans la médecine, dans la pédagogie, dans les rapports familiaux, dans les relations amoureuses, dans l’ordre le plus quotidien, et dans les rites les plus solennels ; on avoue ses crimes, on avoue ses péchés, on avoue ses pensées et ses désirs, on avoue son passé et ses rêves, on avoue son enfance ; … on avoue en public et en privé, … [17]». On ajoutera à cela, « l’injonction à la connexion et à la confession permanente de soi [18]» que mettent en branle les réseaux sociaux.
Cependant, il faut rappeler que la confession-aveu est un « rituel de circonstance » qui se déploie dans un rapport de pouvoir et de savoir. En effet, les « rituels de parole », nous dit Foucault, sont des procédures de contrôle du discours et de sélection des sujets parlants. Ainsi, « les discours religieux, judiciaires, thérapeutiques, et pour une part aussi politique, ne sont pas dissociables de cette mise en œuvre d'un rituel qui détermine pour les sujets parlants à la fois des propriétés singulières et des rôles convenus. [19]» Si l’on se penchait de prés sur le discours des sujets parlants que sont les animateurs de télé-réalité, on va remarquer qu’ils officient sur le petit écran en cumulant une triple qualification : celle d’une vedette de télévision, celle d’un psychologue et celle d’un gardien de la morale. Ce qui leur confère une aura de vérité rassurante et acceptable parce que leur discours s’autorise du bon sens et du sens commun qui ne sont, au fond, que « formules insidieuses et souples [20]».
C’est  que Alaa Chebbi se prévaut, à chaque début d’émission, de son éthique propre en vantant « les valeurs positives » de son programme dont le but est « de rapprocher les gens et de résoudre leurs problèmes », comme par exemple « marier un violeur à sa victime ». Cependant que Samir El Wafi prône une justice populaire dont les prescriptions morales viennent se superposer aux discours religieux, en désignant les fous et les déviants et en les livrant à la vindicte publique du bashing et du « happy slapping »[21], dont Amina Sboui fut, à plusieurs reprises, la cible.
On notera qu’au lendemain de 2011, le code de la morale s’est déplacé de la sphère religieuse (mosquées) et politique (discours des islamistes) vers la télévision, où les rituels de parole prolifèrent[22], depuis la libéralisation du paysage audiovisuel tunisien, avec la montée en force d’un nouveau genre d’animateurs[23] qui brassent un large auditoire, à mesure que les tendances conservatrices gagnent en visibilité dans la société. Mobilisant un public longtemps gavé par une sous-culture télévisuelle, et une jeunesse déstructurée et dépourvue de toute culture politique, ces nouvelles figures  de la religiosité donnent du fil à retordre à la Haica, souvent impuissante face à un contexte politique où l’économie de marché impose, avec force, le fait religieux qui résiste, par conséquent, à toute régulation.
 « Mais qu'y a-t-il donc de si périlleux dans le fait que les gens parlent, et que leurs discours indéfiniment prolifèrent ? Où donc est le danger ? [24]», se demande Foucault. C’est que le discours est un champ de batailles et dans ce champ, n’entre pas qui veut. Plus encore, « le discours n'est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s'emparer.[25]» C’est pourquoi, « dans toute société, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle d'en conjurer les pouvoirs et les dangers…[26] ». Cet encadrement de la parole, précise l’auteur de La volonté de savoir, se resserre lorsqu’il s’agit d’interdits tels que la politique et la sexualité.
Or, qu’advient-il quand le discours de la télé-réalité se superpose, non seulement aux discours de la mosquée et des partis politiques, mais aussi au discours de l’institution judiciaire, en les relayant et en interagissant avec eux ? En l’occurrence, le chapitre qui réglemente la sexualité dans le code pénal tunisien, datant de 1913, « continue à mobiliser deux discours incompatibles, mais complices : le discours du droit positif et le discours de la chariâa [27]». De sorte que pour juger de « l’outrage aux bonnes mœurs et à la pudeur », il faille, encore aujourd’hui, s’en remettre à l’appréciation des policiers, des juges, des politiques, des imams, ou encore des animateurs de télé-réalité, comme ce fut le cas de Alaa Chebbi et Samir El Wafi dans les exemples évoqués plus haut. Il est bien évident qu’ici, la sexualité est ce qui inscrit le désir dans l’ordre des discours. Car « il s’agit moins d’un discours sur le sexe que d’une multiplicité de discours produits par toute une série d’appareillages fonctionnant dans des institutions différentes [28]».
Dès lors, il serait permis de déceler, dans cette corrélation de rituels et de discours, « des îlots de cohérence [29]» qui s’agencent en se disséminant pour constituer un « dispositif de pouvoir». Le « dispositif » étant un concept, qu’à la suite de Foucault, Deleuze décrit comme une «machine à faire voir et à faire parler[30]». Puisque, de la même manière, la télé-réalité contribue à faire voir et à faire parler les comportements non-conformes pour mieux les normaliser. L’observation et la normalisation étant, précisément, deux caractéristiques que Foucault attribue au « panopticon [31]» qui est un « dispositif de pouvoir » caractéristique des « sociétés disciplinaires » et des « sociétés de contrôle ». Bentham qualifie, quant à lui, le panopticon de « moulin à meuler des coquins honnêtes [32]». Dans ce moulin, pourrait-on ajouter, les animateurs de la télé-réalité seraient les nouveaux Panoptès[33] du temple moderne de la morale où les corps indociles sont jetés en pâture à la foule cybernétique. Autrement dit, dans cet espace panoptique que sont les réseaux sociaux qui, avec leur lot de bashing et de happy slapping, effacent les frontières entre liberté d’expression et agression, entre liberté individuelle et aliénation, brouillant les forfaits et les dérives des uns et des autres ; dont, paradoxalement, les incivilités et les passages à l’acte sont devenus la norme, au nom de la démocratie.
On se demande même, si à l’ère des « sociétés en réseaux », cette conjonction de discours (de la téléréalité, de la mosquée, de la politique et du pénal) n’inaugure pas un autre « régime de pouvoir » décliné en un réseau ramifié de dispositifs et ouvrant sur un « panopticon » réajusté à l’échelle du marché. Deleuze avançait déjà que le panoptisme passe par l'information et son traitement, mais aussi par le marketing. Etendant le concept à « toutes les fonctions énonçables», le philosophe affirme, dans son « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », qu’il ne s’agit plus seulement de « « voir sans être vu », mais d’« imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque [34]». Le contrôle des personnes s'effectuant «par contrôle continu et communication instantanée [35]». Car « ce qui compte n’est pas la barrière, mais l’ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle [36]».

"Préparons la nudité poétique du présent" !
La télé-réalité, cet obscur objet du divertissement, n’est donc pas, simplement, un argument commercial mû par l’audimat, mais assurément un « dispositif de pouvoir », renforcé par les nouvelles sentinelles de la surveillance, qui redistribue les normes et les valeurs en cultivant cette « image consensuelle et pornographique de la démocratie marchande [37]». Encore faut-il savoir, dans ce « bordel financier des images », « qui est le préfet de police de (nos) convictions les plus intimes [38]», nous-mêmes ou l’Autre.
Que faire pour sortir de cet imaginaire trompeur qui embrigade nos émotions et notre engagement ? Sans doute, comme nous le recommande Badiou, nous mettre à « la seule critique dangereuse et radicale » qui est « la critique politique de la démocratie. Parce que l'emblème du temps présent, son fétiche, son phallus, c'est la démocratie. Tant que nous ne saurons pas mener à grande échelle une critique créatrice de la démocratie d'État, … nous serons les serviteurs du couple formé par la patronne du bordel et le chef de la police : le couple des images consommables et du pouvoir nu. [39]» Alors, « préparons donc … ces poèmes et ces images qui ne comblent aucun de nos désirs asservis. Préparons la nudité poétique du présent. [40] »

Je commencerai donc avec ce poème :
« Je m’ouvre femme enfin à ton engeance de chaman
De ton chavirement d’homme du naufrage
Mon pachyderme de désir s’effrite en eaux fortes
De suée exaucée se saisit dans le vœu de ta perte
L’amant pénétré par l’amante par nuit fractile l’hydre
Par sept fois dégénéra entre tes doigts
Refermés sur la pitance au rectum de nos parlêtres
L’ardeur de ton mot s’ancre cône de la nudité à nos membres essentiels. [41]»


 *Ma contribution à la Journée de l'AFPEC "Images et imaginaire" (2 décembre 2017)
 http://afpec-tunisie.over-blog.com/tele-realite-et-pornographie-sociale-la-machine-a-faire-voir-et-a-faire-parler#ob



Bibliographie
Damien Le Guay, L'Empire de la télé-réalité ou Comment accroître le temps de cerveau humain disponible, Presses de la Renaissance, 2005.
Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Flammarion, séries: « Champs Essais », 2013.
Michela Marzano, La Pornographie ou l'épuisement du désir, Fayard, 2007.
Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d'agir, chap. 1 (Le plateau et ses coulisses), Une censure invisible, 1996.
Jacques Lacan, Écrits, Le Seuil, 1966.
Alain Badiou, Pornographie du temps présent, Fayard, 2013.
Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Gallimard, 1969.
Michel Foucault, L'ordre du discours, Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970, NRF Gallimard.
Michel Foucault, Histoire de la sexualité, 1, La volonté de savoir, Gallimard, 1976.
Gilles Deleuze, Deux régimes de fous, Minuit, 2003.
Gilles Deleuze, Foucault, Minuit, 1986/2004.
Judith Butler (trad. Cynthia Kraus), Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l'identité [« Gender Trouble »], La Découverte, 2005.
 Jeremy Bentham, Les Œuvres, 10. Mémoires Partie I et Correspondance, Fonds Liberty, 1843.
Simon BOREL, « Le panoptisme horizontal ou le panoptique inversé », tic&société [Online], Vol. 10, N° 1 | 1er semestre 2016, Online since 15 October 2016. URL http://journals.openedition.org/ticetsociete/2029
« Le Temps De Cerveau Disponible », documentaire de Christophe Nick et Jean-Robert Viallet disponible sur youtube. URL : https://www.youtube.com/watch?v=amzLnvfaeJM
Nadia Haddaoui, « Abrogation de l’article 230 : Les deux discours de la machine pénale », Nawaat, en ligne depuis le 23 Oct 2015. URL :  https://nawaat.org/portail/2015/10/23/abrogation-de-larticle-230-les-deux-discours-de-la-machine-penale/
Nadia Haddaoui, « Tunisie : Téléréalité et pornographie sociale », Nawaat, en ligne depuis le 18 avril 2014. URL: https://nawaat.org/portail/2014/04/18/tunisie-telerealite-et-pornographie-sociale/


Notes
[1] Nadia Haddaoui, « Tunisie : Téléréalité et pornographie sociale », Nawaat, en ligne depuis le 18 avril 2014. URL: https://nawaat.org/portail/2014/04/18/tunisie-telerealite-et-pornographie-sociale/
[2] De l’anglais to bash qui signifie : cogner, frapper, taper.
[3] Moins d’une année après, cette loi a été abrogée ne permettant plus au violeur d’échapper aux sanctions, avec notamment le redoublement des peines « si la personne est de l'entourage proche ou qu'elle exerce sur elle (la victime) une influence ».
[4] Amina Sboui, alias Amina Tyler, est une militante LGBT qui a suscité, par ses actions spectaculaires, plusieurs polémiques qui lui ont valu de devenir la cible privilégiée des médias mainstream et des groupes religieux, en Tunisie et dans le monde. On en citera quelques-unes, en lien avec le sujet de cette communication. Le 1er mars 2013, elle diffuse, sur les réseaux sociaux, sa photographie seins nus avec le commentaire suivant : « Mon corps m'appartient et n'est source d'honneur pour personne ». Menacée de mort par des salafistes, elle est enlevée et séquestrée plus de trois semaines par sa famille à Kairouan. Le 19 mai 2013, elle est arrêtée pour avoir tagué le muret d'un cimetière à Kairouan, où devait se tenir le congrès du groupe salafiste Ansar al-Charia et où elle comptait mener une action « coup d'éclat ». Elle est inculpée pour détention d'un aérosol d'autodéfense et profanation d'un cimetière, encourant un total de deux ans de prison. Son père, qui vit en Allemagne, s’est résolu à donner une conférence de presse, en juillet 2013, au local du SNJT, pour la défendre et atténuer l’hostilité des médias à son égard. Pour plus de détails, voir la biographie d’Amina Sboui sur Wikipédia. URL:  https://fr.wikipedia.org/wiki/Amina_Sboui
[5] Pour reprendre la métaphore de Thameur Mekki dans un article où il parle de cette même émission. Cf. Nawaat. URL : https://nawaat.org/portail/2016/10/06/amina-sur-el-hiwar-ettounsi-tv-quand-la-stigmatisation-atteint-le-sadisme/
[6] Seifallah Ben Hassine, connu sous le surnom d'Abu Iyadh, annoncé mort le 14 juin 2015 et à plusieurs autres reprises, est un islamiste tunisien, commanditaire d'attaques terroristes djihadistes. Libéré en mars 2011 dans le cadre de l'amnistie générale, au lendemain de la révolution tunisienne, il fonde l'organisation salafiste djihadiste Ansar al-Charia (Partisans de la charia). Cf la biographie d’Abu Iyadh sur Wikipédia. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Seifallah_Ben_Hassine
[7] Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Paris, Editions Flammarion, séries: « Champs Essais », 2013, 406 p.
[8] Dans son livre La Pornographie ou l'épuisement du désir, Michela Marzano affirme que la différence entre érotisme et pornographie est dans le récit : « Là où l'érotisme est un récit — en images ou en mots — du désir qui pousse un être à la rencontre de l'autre, la pornographie […] ne vise jamais à raconter une histoire et représente des individus qui ne se reconnaissent pas comme sujets de leur désir. », p.27.
[9] Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Editions Raisons d'agir, 1996, chap. 1 (Le plateau et ses coulisses), Une censure invisible, p. 17.
[10] De la misère symbolique de Bernard Stiegler est un long réquisitoire philosophique contre les propos «effroyables de cynisme et de vulgarité», formulés en 2004, par M. Patrick Le Lay, président de TF1, lorsqu’il affirmait « ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible... ».
[11] Alain Badiou, Pornographie du temps présent, Editions Fayard, p.18.
[12] Jacques Lacan, Écrits, Paris, Editions Le Seuil, 1966, p. 450.
[13] J’emprunte l’expression au titre du livre de Judith Butler « Trouble dans le genre -Le féminisme et la subversion de l’identité- » où elle critique Lacan en parlant d’un « au-delà du phallus ».
[14] Pour Lacan, la jouissance sexuelle est à ne pas confondre avec la jouissance phallique, laquelle est jouissance de la parole.
[15] Contrairement à l’arabe « اِعْتِراف, » le mot « confession » en français renvoie dans son sens premier à la confession catholique. C’est pourquoi nous l’accolons à l’aveu que Michel Foucault définit, dans comme « la matrice générale qui régit la production du discours vrai sur le sexe »
[16] Voir à ce propos l’excellent documentaire « Le Temps De Cerveau Disponible » de Christophe Nick et Jean-Robert Viallet disponible sur youtube, URL: https://www.youtube.com/watch?v=amzLnvfaeJM
[17] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, 1, La volonté de savoir, Editions Gallimard, 1976, p. 205-206.
[18] Cf. Simon BOREL, « Le panoptisme horizontal ou le panoptique inversé », tic&société [Online], Vol. 10, N° 1 | 1er semestre 2016, Online since 15 October 2016. URL : http://journals.openedition.org/ticetsociete/2029
[19] Michel Foucault, L'ordre du discours, Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970, NRF Gallimard, p. 41.
[20] Dans un entretien de juin 1973 sur le thème des institutions disciplinaires, à la sortie de Surveiller et punir, Foucault indique que ces institutions se sont adaptées, assouplies, à l'exception d'un système pénal qui « n'a pas encore trouvé ces formules insidieuses et souples que la pédagogie, la psychiatrie, la discipline générale de la société ont trouvé. »
[21] Le fait de provoquer une scène violente pour la filmer et la diffuser au moyen d'un téléphone portable.
[22] Si le phénomène s’est accentué avec la technologie numérique, à l’origine, « les nouveaux prédicateurs » ont imité le modèle américain de la prédication télévisuelle et sont apparus dans le monde musulman, grâce à la télévision satellitaire, d’abord en Egypte, puis sur les chaînes saoudiennes privées dont Amr Khaled  est devenu l’une des célébrités.
[23] Le cas de Zitouna TV en l’occurrence.
[24] Michel Foucault, L'ordre du discours, Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 2 décembre 1970, NRF Gallimard, p.10.
[25] Ibid, p. 12.
[26]Ibid. p. 11.
[27] Cf. Nadia Haddaoui, « Abrogation de l’article 230 : Les deux discours de la machine pénale », Nawaat, en ligne depuis le 23 Oct 2015. URL :  https://nawaat.org/portail/2015/10/23/abrogation-de-larticle-230-les-deux-discours-de-la-machine-penale/
[28] Foucault, L’ordre du discours, p.46.
[29] Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Gallimard, 1969.
[30] Gilles Deleuze, Deux régimes de fous, 2003, Paris, Editions de Minuit, p.316.
[31] Le Panopticon est un bâtiment conçu par le philosophe et théoricien social anglais Jeremy Bentham permettant à tous les détenus d'une institution, à savoir une prison, d'être observés par un seul gardien sans que les détenus puissent dire s’ils surveillés ou pas. Michel Foucault s'en est servi comme métaphore des sociétés «disciplinaires» modernes et de leur tendance omniprésente à observer et à normaliser.
[32]  Jeremy Bentham, Les Œuvres, 10. Mémoires Partie I et Correspondance, Fonds Liberty, 1843.
[33] A l’origine, le panopticon est une référence à Panoptès qui, dans la mythologie grecque, est un géant avec une centaine d’yeux connu pour être un gardien très efficace.
[34] Gilles Deleuze, Foucault, Editions de Minuit, 1986/2004, p.41.
[35] Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers 1972 - 1990, Editions de Minuit, 1990. A lire en ligne. URL : https://infokiosques.net/imprimersans2.php3?id_article=214
[36] Ibid.
[37] Badiou, ibid, p.37.
[38] Ibid.
[39] Ibid, p. 39
[40] Ibid, p.44
[41] Poème extrait de mon recueil Chapelet, écrit en 2004, non encore publié.

lundi 15 février 2016

حين تصبح شكوك زوج في زنا زوجته أخطر من الارهاب والفساد !

بعد إدانة أحلام بسنتين سجنا بتهمة الزنا، قدم محاميا الدفاع طلبا لاستجلاب الملفّ وإحالته من محكمة قرنبالية إلى محكمة أخرى، وهو إجراء يتخذ لدفع شبهة جائزة تكونت لدى المتهم أو لدى دفاعه، والشبهة هي أدنى درجات الشك وتستنج عادة من ظروف وملابسات الملف .


وقد كانت إجراءات هذه القضية التي اعتورها الخلل منذ البداية (من قبيل الاتهام بناء على افتراضات وخرق قرينة البراءة مع غياب حالة التلبّس وانعدام الأدلة المادية) سببا للقلق لدى محاميي الدفاع. فبعد أن أفرج عن أحلام في 17 ديسمبر 2015، أدينت مع عشيقها المزعوم، في 28 جانفي 2016، بعقوبة قصوى بلغت عامين سجنا، رغم وجود تقرير اختبار طبي يؤكد عدم وجود آثار اتصال جنسي، وهو ما يقتضي عمليا وقانونيا انتفاء الركن المادي لجريمة الزنا. ووفقا للأستاذة المحامية كاميليا فرجاني والأستاذ المحامي محمود يعقوب، فقد بدا الأمر محسوما مسبقا.

خروقات بالجملة
ففي جلسة 21 جانفي 2016 تفاجئ دفاع أحلام بورود نتيجة اختبار فني بواسطة الفاكس فحاول طلب التأخير بانتظار ورود أصل الأختبار للاطلاع واعداد وسائل الدفاع لكن المحكمة تمسكت بعدم التأجيل وبضرورة الاستنطاق على ضوء الاختبار الجديد دون تمكين احلام ودفاعها من معرفة مضمونه والتناقش فيه قبل الاستنطاق وهو حق يضمنه لها الدستور والقانون، وفي الجلسة غابت أحلام ولم يعط المحامون فرصة لاعداد دفاعهم وحجزت القضية للتصريح بالحكم.

وقد علمت أحلام صدفة يوم 20/1/2016 بوجود قرار في تحجير السفر صادر عن نفس الدائرة التي ستنظر لاحقا في الملف. وقد صرّحت لنا الأستاذة فرجاني أن "هذا القرار اتخذ بناء على مطلب تقدم به الزوج، وذلك قبل موعد الجلسة بثلاثة أيام دون ان تتوفر أية معطيات جديدة تبرره، إلا رغبة الزوج التنكيل بزوجته. إذ تعهدت المحكمة بمطلب الزوج يوم 18/1/2016 وعرضته على النيابة في ذات اليوم التي أجابتها في نفس اليوم واجتمعت الدائرة في نفس اليوم الذي لا يتوافق مع موعد جلستها الاسبوعية وفي حجرة الشورى دون إعلام دفاع احلام أو السماح له بالرد، واتخذت الدائرة قرارها في ذات اليوم وارسلت نسخة منه بالفاكس لشرطة الحدود في ذات اليوم". وهي إجراءات لو اعتمدت مع رموز الارهاب والفساد لما كان عدد منه حرا طليقا خارج البلاد، فهل أصبحت شكوك زوج في زنا زوجته أخطر على الأمن العام من الارهاب والفساد ! 

وبالإضافة إلى ذلك، تجدر الإشارة إلى أنّ احلام منعت، في أعقاب الإفراج عنها في أواخر العام الماضي، من استئناف عملها كمعلّمة في المدرسة التي تشتغل فيها. وقد أسرّت لنا بما يلي: "أعلموني بأنّ مسؤولا رفيعا طلب منهم إجباري على أخذ إجازة". فأرسل زوج أحلام، وقد اقتنص فرصة هذا الغياب الإجباريّ عن العمل ليطلب، في 4 جانفي 2016، من  قاضي الأسرة بالمحكمة الابتدائيّة بقرمبالية الحصول على حضانة الأبناء مؤقّتا، متعلّلا بـ"جريمة الزنا التي اقترفتها زوجته " و" قضيّة الطلاق التي رفعها " و" الضرر النفسي الذي لحق بابنته المسجّلة في المدرسة التي تعمل بها الأمّ ". وهو ما مكّنه منه قاضي الأسرة متجاهلا قرينة البراءة واجراءات الطلاق التي بدأت بها أحلام وقد حصلت على حضانة طفليها ونفقة معتبرة منذ أشهر قبل ذلك. والأنكى أنّ قرار سحب حضانة الطفلين من الأم صدر دون علم المتهمة والدفاع، ممّا يشكّل انتهاكا لمبدأ المواجهة وخصوصا الحق الدستوري (الفصل 108) الذي يضمن لكل متهم فرصة الدفاع عن نفسه.

رفض مطلب الدفاع دون عرضه على دائرة تعقيبية
  رغم كل هذه الخروقات، تجاهلت المحكمة اعتراض المحاميين. والحال أنّ القانون "يبطل كل الأعمال والأحكام المنافية للقواعد الإجرائية الأساسية أو لمصلحة المتهم الشرعية". فصرح الدفاع عند ذلك عن عزمه على تقديم طلب في استجلاب الملفّ لإحالته إلى محكمة، وفقا لأحكام الفصل 294 من مجلّة الإجراءات الجزائية. مما دفع المحاميين إلى تقديم طلب لاستجلاب الملفّ وهو طعن لا يعني مطلقا التشكيك في نزاهة القضاة المعينين للجلوس في القضية المعروضة على المحكمة الابتدائية بقرمبالية، وإنما هو اجراء يتخذ لدفع شبهة جائزة تكونت لدى المتهم أو لدى دفاعه، والشبهة هي أدنى درجات الشك وتستنج عادة من ظروف وملابسات الملف. 

"لمحكمة التعقيب بناء على طلب من وكيل الدولة العام أن تأذن في الجنايات والجنح والمخالفات بسحب القضية من أيّة محكمة تحقيق أو قضاء وإحالتها على محكمة أخرى من الدرجة نفسها وذلك مراعاة لمصلحة الأمن العام أو لدفع شبهة جائزة."
الفصل 294 - مجلّة الإجراءات الجزائية

 وعلاوة على ذلك، قدم المحاميان شكوى موضوعها الإفراط في استخدام السلطة، لدى كل من الهيئة المؤقتة للقضاء العدليّ والتفقّديّة العامّة بوزارة العدل.وقد جرى عمل محكمة التعقيب على قبول المطلب تجنبا لأدنى شك في نزاهة القضاء وحياده، لكن مطلب دفاع احلام لم يتخذ مساره الطبيعي وتم رفضه دون عرضه على دائرة تعقيبية! وعلاوة على ذلك، قدمت أحلام شكوى موضوعها الإفراط في استخدام السلطة، لدى كل من الهيئة المؤقتة للقضاء العدليّ والتفقّديّة العامّة بوزارة العدل.

 وصرّح لنا الأستاذ يعقوب " لم تكن النيابة العموميّة محايدة. وإلاّ كيف نفسّر احتجاج وكيل الجمهوريّة على قرار قاضي التحقيق الافراج عن أحلام في الجلسة الأولى؟ وكيف نفسّر استجابة المحكمة لطلب زوج المتّهمة والحكم بتحجير السفر عليها فهل هذه هي تونس القرن الواحد والعشرين وأين ضمان الحقوق والحريات؟ فطلب الزوج غير قانونيّ، واستجابة المحكمة له مؤشر خطير، إذ لا تعود مثل هذه التدابير للقائم بالحق الشخصي بل إلى المحكمة دون غيرها وبالتزامن مع قرار الافراج لا قبل الجلسة بيوميين. كما قررت المحكمة إصدار حكمها بالسجن مع النفاذ العاجل مع الاشارة إلى أنّ الحكم الابتدائيّ ليس حكما باتا و لا يمثل دليل إدانة". فـ"حتّى وزراء بن عليّ، أضاف الأستاذ معبّرا عن استنكاره، لم يتعرّضوا إلى مثل هذه الهرسلة القضائيّة عند محاكمتهم!".

قضية أخلاقوية
ولا بدّ من الاعتراف بأنّ الوضعيّة لا تخلو من مفارقات أمام قانون قمعي قابل للتكييف بحسب مشيئة الأفراد. فقد ورد في الفصل 236 من المجلّة الجزائيّة</a> "لا يسوغ التتبع إلا بطلب من الزوج أو الزوجة الذين لهما وحدهما الحق في إيقاف التتبع أو إيقاف تنفيذ العقاب." ولكن هذا الأب الموتور الغاضب يعتقد أنه خلو من ايّ مسؤولية في العار الذي وصم ابنته. ومع ذلك، فإنّ وصمة الخيانة الزوجية، إذا ثبتت، ماتزال تهمة تلقى على المرأة دون الرجل بما أنّها من الجرائم التي تفسد الأسرة وتنزع إلى إفساد الطبيعة والدولة والمجتمع. وفي الوقت الذي قرّرت فيه الحكومة في نهاية المطاف تنقيح القانون الجزائيّ، يحقّ لنا التساؤل عمّا إذا كانت قضية أحلام  مثالا ساطعا على هذه العدالة المنحازة جندريّا ضدّ المرأة باسم الأخلاق. فالحديث عن السلوك الأخلاقيّ وثيق الصلة بالحديث عن الطغيان الأخلاقويّ والأيديولوجية الذكورية والتخلّي عن الحريات الفردية.

وليس أدلّ على ما نذهب إليه من الرسالة التي وجهها لنا شخصيّا زوج المتهمة (على الفايسبوك) وابن عمّه (عبر الإيمايل)، يوم صدور الحكم في هذه القضية. ففي هذه الرسالة التي تبدو كصرخة انتصار، يسخر الرجلان من "الاسم الحركيّ "أحلام" (وهو اسم مستعار أسندناه إليها حماية لها بحسب ما تقتضيه أخلاقيّات المهنة الصحفيّة) الذي قدّمته الدكتورة العبقريّة نادية الهدّاوي صاحبة العقل التنويري والحسّ التحريريّ للمرأة الحديثة". ويختمان رسالتهما معلنين الانتصار: "يحيا العدل !". 

.إنّها لعدالة غريبة عجيبة بالنسبة إلى أطفال ستقبع أمّهم في السجن بسبب حبّ بين زوجين وصل إلى طريق مسدود. 

vendredi 12 février 2016

MachoMétre : Du sexisme pour la bonne cause !

Tout récemment, une affiche de l’initiative citoyenne “Je nettoie ma rue et je la maintiens propre” a suscité la polémique sur facebook. Des internautes, et pas que des femmes, ont trouvé que la représentation d’une soubrette sexy flanquée d’un balai était résolument sexiste et inappropriée!

Bricolée par des bénévoles soucieuses de mobiliser des bras, cette affiche était censée servir la bonne cause, celle d’un environnement propre, en l’occurrence, car pour « changer les mentalités », il fallait commencer par « changer les mœurs » dit le slogan du groupe ! D’ailleurs, la ménagère sexy a tout de suite eu le succès escompté. « Si c’est ton uniforme officiel, je viens dans ta rue, dès que j’ai fini de nettoyer la mienne », a plaisanté un facebookeur sur le mur d’une bénévole. « On voit bien qu’il s’agit de changer les mentalités ! », a commenté une internaute. Une autre a ironisé : « hrayir tounes ye3mlou fi citoyenneté ». Comprenez : « les femmes libres de Tunisie pratiquent la citoyenneté » ; et d’ajouter : « imaginez les filles si au lieu de cette image, il y a une femme voilée qui fait la même chose, « hrayer tounes » auraient allumé une guerre ! ».


Le sourire de Mona Lisa

Comment ne pas penser au film « Le sourire de Mona Lisa » où Julia Roberts joue le rôle d’une professeure d’histoire de l’art, anti-conventionnelle et moderniste, dans une prestigieuse université de filles de riches. Confrontée à la résistance de l’administration et des étudiantes, dans cette Amérique machiste des années 50, l’enseignante donne un cours sur les affiches publicitaires en démystifiant les stéréotypes qu’elles véhiculent sur la bonne ménagère et la parfaite épouse. Si les choses ont changé depuis, la tradition visuelle machiste, elle, demeure. Filon des publicistes, des communicateurs et des militants de tout bord, ces modèles se collectionnent, telles les « Pin ups » d’Al Brulé, dessinées pour des firmes comme Coca-Cola. On n’allait tout de même pas sacrifier l’art occidental sur l’autel du patriarcat !

Mais malgré sa connotation vintage et l’attitude décomplexée de ses conceptrices, le motif de la ménagère blanche sexy nettoyant les rues d’une Tunisie sale et meurtrie ne passait pas. Finalement, l’affiche incriminée a été abandonnée. L’affiche déclinée au masculin également. Celle-ci reprenait une photographie de l’artiste américain Benjamen Chinn où un ouvrier en costume dépareillé, cigarette à la bouche, balaye la chaussée dans une rue de Paris. Une légende suggérait « de se mettre sur son 31 pour nettoyer les rues ».

Quand on sait que cette action citoyenne prévoit une sensibilisation des régions les plus reculées, au moment où des marches pour l’emploi et la dignité sont réprimées, on se demande si les organisateurs sont conscients que cette image provocante occulte les fractures réelles basées sur la catégorisation* sociale et économique des groupes et des individus. Car au-delà du sexisme, partie émergée de l’idéologie dominante, il y a des femmes qui sont prises entre les feux croisés de la stigmatisation, de la pauvreté et de la violence masculine alimentée par la violence institutionnelle et médiatique.

L’homme qui veut réparer sa femme !

Et comme par hasard, le jour même où l’affiche de la soubrette était publiée, le teaser de l’émission de téléréalité « Andi ma nkollek », présentée par Alaa Chebbi sur Al Hiwar Ettounsi, était diffusée, confirmant que la ligne de fracture était profonde. Un jeune homme y confiait à “Si Alaa” : « J’ai essayé en vain de réparer ma femme … de corriger sa manière de marcher et de s’habiller… car elle ne sait même pas marcher… elle sent le pétrole et l’oignon, ses cheveux sont ébouriffées… et quand je rentre à la maison, elle reste allongée et m’ignore comme si j’étais une ombre, comme si ma stature ne lui plaisait pas… elle ne sait pas charmer comme le font les filles… ses talons sont fissurés on dirait les pieds d’un ouvrier de chantier… elle est tout le temps collée à son téléphone pour naviguer sur facebook … » !

Il faut dire que ce n’est pas la première fois que cette émission dérape. Sur la page facebook de la chaîne, la vidéo a suscité plus de mille commentaires, souvent violents, dénonçant les propos de ce « salaud qui n’est pas un homme ». Un internaute a proposé à l’animateur de « gifler cet énergumène au nom des hommes tunisiens pour l’humiliation qu’il a infligé à son épouse ». Un autre a jugé qu’« il peut avoir raison sur le fait que la femme ne doit pas négliger sa féminité, cependant ce mec s’avère égoïste et narcissique, car il humilie sa femme en public malgré son dévouement et ses concessions ». Une internaute en colère lance : « Pauvre mec ! ».

Que fait la Haica?

Sur Facebook, un groupe fermé de discussion de femmes engagées pour les droits féminins a également réagi à cette « stigmatisation sexiste et discriminatoire », proposant de faire signer une pétition collective avec les associations féministes et de l’adresser aux médias et à la HAICA pour contester le manque de suivi de ce sujet. On rappellera que dans le cahier des charges du régulateur, fixant les conditions d’octroi d’une licence de création et d’exploitation d’une chaine de télévision privée, l’article 14 engage le titulaire à « la protection des droits de la femme et l’abolition des stéréotypes entachant son image dans les médias ». Les dérives déontologiques ont valu, à plusieurs reprises, à l’émission « Andi ma nkollek » des sanctions conséquentes (amendes et suspensions), souvent pour « atteinte à la dignité humaine et à la vie privée », mais jamais, à notre connaissance pour « violence sexiste ».

En mars 2015, l’association tunisienne des femmes démocrates a publié un guide où elle rappelle que "L’impact des stéréotypes sexistes relayés par les médias peut avoir un effet désastreux sur l’opinion publique, en particulier les jeunes générations. Les stéréotypes perpétuent une représentation réductrice, figée et caricaturale d’un sexisme banalisé se manifestant par des pratiques discriminatoires qui contribuent à normaliser et surtout légitimer cette violence dans la société."

mercredi 3 février 2016

Affaire Ahlem : Les avocats de la défense déposent une requête en suspicion légitime



Après la condamnation inattendue d’Ahlem à deux ans de prison ferme pour délit d’adultère, les avocats de la défense ont décidé de déposer une requête en « suspicion légitime », contestant, ainsi, l’impartialité des magistrats chargés de l’affaire au tribunal de première instance de Grombalia. 

Le 28 janvier 2016, Ahlem, la jeune femme dont nous relations l’infortune dans Histoire d’un désamour, a été condamnée, avec son complice et présumés amant, à une peine maximale de deux ans de prison. Entaché, dès le début, d’irrégularités dans la procédure (inculpation sur la base de présomptions, absence de flagrant délit et de preuves matérielles), le déroulement de l’instruction avait de quoi inquiéter les avocats de la défense. 

Mais ce revirement a sérieusement pris de cours Me Kamilia Ferjani et Me Mahmoud Yacoub, surpris de découvrir, le jour de l’audience, des preuves à charge récoltées par le parquet, à leur insu. Ces derniers ont alors demandé un report pour leur permettre d’examiner ces nouvelles preuves et de préparer leur plaidoirie ; ce que le juge s’est obstiné à leur refuser. Pourtant, érigé en principe constitutionnel, le respect des droits de la défense (article 108) est un point cardinal de la procédure pénale. C’est alors que la défense a déclaré vouloir présenter une requête en suspicion légitime, selon les dispositions de l’article 294 du code de procédure pénale.

« En matière criminelle, correctionnelle et de contravention, la cour de cassation peut, sur la réquisition du procureur général près cette cour, dessaisir toute juridiction d'instruction ou de jugement et renvoyer la connaissance de l'affaire à une autre juridiction du même ordre pour cause de sûreté publique ou de suspicion légitime".

Article 294 du code de procédure pénale

Lorsque l’impartialité des magistrats d’une juridiction est mise en cause, la requête en suspicion légitime vise à demander à la Cour de cassation de considérer le transfert de l’affaire à une autre juridiction. Plus encore, les deux avocats ont déposé plainte pour abus de pouvoir, auprès de l’instance provisoire de la magistrature et à l'inspection générale du ministère de la justice.
Selon Me Kamilia Ferjani et Me Mahmoud Yacoub, le tour était joué d’avance.  « Le président du tribunal avait, d’emblée, renvoyé l’affaire à la fin de l’après-midi. Nous avons alors, mon confrère et moi, demandé aux accusés de partir. Par la suite, nous avons été surpris de découvrir qu’on nous avait caché les résultats d’une nouvelle expertise légale. J’ai tenté d’expliquer au Président les circonstances équivoques de l’instruction, mais il s’est obstiné à nos refuser un report d’audience », raconte l’avocate d’Ahlem.

"Le ministère public n'était pas neutre"!

Pour Me Mahmoud Yacoub, « le ministère public n’était pas neutre. Sinon comment expliquer que le procureur de la République proteste contre la décision du juge d’instruction de libérer Ahlem, lors de la première audience ; que, juste avant la deuxième audience, le mari de l’accusée demande au tribunal d’interdire de voyage sa femme et les deux autres accusés, alors même qu’en tant que plaignant, il n’est pas habilité à le faire. De son côté, le tribunal a prononcé la sentence en requérant l’incarcération immédiate, alors que la décision rendue par un tribunal de première instance n’est pas définitive. Même les ministres de Ben Ali n’ont pas subi un tel harcèlement judiciaire ! », s’indigne-t-il.

En outre, on rappellera que, suite à sa mise en liberté, le 17 décembre 2015, Ahlem a été empêché de reprendre ses cours dans l’école où elle enseigne. « On m’a dit qu’un responsable d’en haut a demandé à ce qu’on m’oblige à prendre un congé », nous a-t-elle confié. Profitant de cette absence forcée, le mari d’Ahlem adresse, le 4 janvier 2016, une demande au juge de la famille du tribunal de première instance de Grombalia pour obtenir provisoirement la garde de ses enfants, invoquant « le délit d’adultère de sa femme », « le divorce qu’il lui a intenté » et  « les dégâts psychologiques subis par sa fille qui est inscrite à l’école où enseigne sa mère ». Ce que le juge de la famille lui concède, passant outre la présomption d’innocence et la procédure de divorce, initialement, entamée par Ahlem, qui avait obtenu la garde de ses deux enfants et une pension alimentaire conséquente.  

Autant dire que la situation est paradoxale, au regard d’une loi répressive qui s’infléchit, malgré tout, au gré de la volonté individuelle. En effet, comme l’énonce l’article 236 du code pénal, « l'adultère ne peut être poursuivi qu'à la demande de l'autre conjoint qui reste maître d'arrêter les poursuites ou l'effet de la condamnation ». Mais ce père dépité estime qu’il n’a aucune responsabilité dans la stigmatisation qui affecte ses enfants. Toujours est-il que la stigmatisation de l’infidélité conjugale, si infidélité il y a, comme un crime qui corrompt la famille et tend à pervertir la nature, l’État et le corps social, demeure résolument sexuée. Au moment où le gouvernement s’attèle enfin à la réforme pénale, on se demande même si l’affaire d’Ahlem n’est pas exemplaire de cette justice inéquitable banalisée au nom de la morale. Car qui dit mœurs dit tyrannie de la morale, idéologie machiste et renoncement aux libertés individuelles.



En témoigne le message qui nous a été, personnellement, adressé par le mari de l’accusée, ainsi que le cousin de ce dernier, le jour où le verdict de cette affaire est tombé. Dans ce message identique qui sonne comme un cri de guerre, les deux hommes ironisent sur « le pseudonyme » que nous avons attribué à l’accusée pour préserver son anonymat, nous reprochent d’avoir « perverti les faits et violé le secret de l’instruction », narguant les modernistes qui, comme moi et l’avocate de la défense, « s’évertuent à soutenir la libération des femmes ». Ils finissent en proclamant : « vive la justice » ! Drôle de justice pour des enfants dont la mère va croupir en prison à cause d’un fichu désamour !