mercredi 26 septembre 2012

Le potentiel de la Tunisie en gaz de schiste est-il une manne ou une malédiction ?

L’intérêt accru du Qatar, ainsi que les nombreuses visites de hauts responsables américains en Tunisie sont pour les spécialistes, des indices supplémentaires de l'enjeu énergétique que représente les réserves de gaz et de pétrole en Tunisie. En fait, des études, comme celle du « United States Geological Survey », sont venues confirmer, dès 2011, la présence de deux  grands bassins pétroliers en Tunisie et en Libye. Mais avec l’attrait qu’offrent désormais les gisements de gaz de schiste, compte tenu de la raréfaction et de la hausse des prix des hydrocarbures conventionnels, une polémique inédite interpelle l’opinion publique tunisienne.

   Pour rappel, l’exploitation du gaz de schiste se fait actuellement selon le procédé de fracture hydraulique, une technique qui fait de plus en plus polémique. D’ailleurs, le 22 septembre 2012 marquait la première journée internationale d’actions coordonnées par la société civile contre la fracturation hydraulique, les gaz et pétrole de schiste. Une mobilisation commence. Au même moment, à Hammamet, se tenait un sommet du gaz et du pétrole, d’où les journalistes furent bannis. Désertée par les associations et les partis politiques, cette rencontre invitait notamment deux grandes entreprises spécialisées aux États-Unis dans le secteur de la fracturation hydraulique profonde, à savoir Halliburton et Schlumberger. Le secret qui continue à entourer la question ne fait qu’accentuer les inquiétudes déjà persistantes, face au manque de transparence du gouvernement.


   Mohamed Lamine Chakhari, ministre de l'Industrie, avait annoncé début septembre que «la société Shell Tunisie procèdera, en 2013, au forage de 4 puits pétroliers dans la région du Centre, moyennant une enveloppe de 150 millions de dollars (250 milliards de dinars)». L’emplacement final de ces puits, actuellement prévus à Kairouan, Sousse, El Jem et Sfax Nord, serait identifié après les opérations de prospection, a souligné, quant à lui, Mounir Bouaziz, vice-président de Shell Tunisie pour le Moyen Orient et l’Afrique du Nord (Mena), ajoutant que de nouvelles techniques, utilisées en Amérique, seront pour la première fois mises en application en Tunisie et dans la région MENA. Quant on sait que les deux techniques actuellement expérimentées aux Etats-Unis sont aussi risquées pour l’environnement que la technique de la fracturation hydraulique, on se demande à quoi fait allusion le vice-président de Shell Tunisie. Il s’agit de la technique de "fracturation pneumatique", qui consiste à injecter non pas de l'eau mais de l'air comprimé dans la roche mère afin de la désintégrer, ou à utiliser la fracturation en injectant du propane gélifié.

Le gaz de schiste déjà exploité sous Ben Ali 

   Hamma Hammami, le porte-parole du parti des ouvrier tunisiens, avait donné l’alerte, lors d’une émission télévisée transmise le 17 septembre 2012, en dénonçant une politique énergétique opaque, faisant notamment référence à l'intention de Shell d'expérimenter l'exploitation des gaz de schiste à Kairouan, mais aussi au marché conclu avec le « Qatar Petroleum », sans appel d'offres, concernant les mégaprojets de la raffinerie Skhira et du gisement de phosphate Sra-Ouertane. Le Parti des verts pour le progrès (PVP) a rappliqué, lui, samedi dernier, pour avertir le gouvernement des « énormes menaces » que font peser les opérations d’extraction du gaz schiste sur les ressources hydriques, la santé humaine et la pollution de l’air et de l’eau potable ».

   Mohamed Balghouthi, consultant en intelligence économique et expert en ressources minières, publie dès le 11 septembre un article sur les risques du gaz de schiste qu’il décrit comme un « danger absolu car il touche directement l’eau, la terre, et l’air, donc la vie, par une pollution irréversible». Selon Mohamed Balghouthi, le gaz de schiste a été exploité «la première fois sur le continent africain, en mars 2010, sous le gouvernement Ben Ali,  on a creusé dans notre pays à 4000 m de profondeur, injecté des milliers de m3 d’eau, plusieurs tonnes de sable et de céramique, quelques centaines de m3 de solvants hautement toxiques, pour extraire du gaz de schiste ». Une opération menée par l’entreprise Perenco qui a foré dans la concession "El Franig" à quelques km de Chott El Jérid, au sud de la Tunisie. Ce que confirmera lors d’un débat radiophonique le P.D.G. de l'E.T.A.P. (Entreprise Tunisienne d'Activités Pétrolières) M. Mohamed Akrout, qui a reconnu que  «la fracturation hydraulique, technique par laquelle on injecte sous haute pression un cocktail de produit chimique pour fissurer la roche et extraire le pétrole et le gaz que contient cette dernière, est déjà pratiquée au sud de la Tunisie».

    Le nucléaire et les gaz de schiste font actuellement l'objet d'un âpre débat mondial. Les partisans de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels espèrent que la conjoncture économique et l’exemple américain finiront par faire évoluer les termes du débat. Alors que ses adversaires continuent à se mobiliser. Certains pays européens ont suspendus des projets, comme en France où François Hollande a rejeté sept demandes de permis d'exploitation, sans pour autant fermer la porte à éventuels projets futurs. Le nouveau gouvernement québécois a, quant à lui, maintenu le moratoire sur l'exploration et l'exploitation des gaz de schiste. Pendant que l'Afrique du Sud annonçait le 21 septembre dernier, la levée d'un moratoire sur l'exploration de gaz de schiste. L'Algérie pourrait s'y mettre aussi avant la fin de l'année.

L'opacité du ministère de l'industrie
 
   Le 19 septembre dernier, Mohamed Lamine Chakhari, ministre de l’Industrie, annonce qu’en vertu de la convention conclue avec le groupe Shell, des travaux de prospection auront lieu dans la zone du « bassin de kairouan » et utilisera des techniques de forage sur une profondeur de plus de 4500 mètres. S’agissant de l’exploitation du gaz de schiste, le ministre affirme que « les techniques d’exploitation de ce gaz, qui ont connu un grand succès aux Etats-Unis et au Canda, ne sont pas dangereuses dans tous les cas » ! Provenant d’un haut responsable, ces propos sont pour le moins déroutants et irresponsables, quand on sait le désastre environnemental causée précisément aux États-Unis où ce procédé a été autorisé. De plus, quelle que soit la technique employée pour l'extraire, l'exploration et l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels est dangereuse à tous points de vue, comme l’a prouvé la gigantesque enquête sur les gaz de schiste publiée en février 2011 par le New York Times, qui donne non seulement les preuves d'effets sur la santé qui se multiplient, mais révèle aussi que l'eau rejetée par les puits est radioactive.

   La polémique prenant de l’ampleur dans les médias et sur les réseaux sociaux, le ministère de l’Industrie diffuse un communiqué, publié samedi 22 septembre, où il affirme «qu’aucun permis d’exploration du gaz de schiste n’a été accordé», précisant que la commission consultative des hydrocarbures a examiné une demande présentée par la société Shell pour la réalisation, en 2013, de travaux de prospection d’hydrocarbures traditionnels (pétrole et gaz) et non conventionnels (gaz de schiste)». Mais des remous, au sein de l'Entreprise Tunisienne d'Activités Pétrolières (ETAP), semblent attester du contraire.

Démission d’un directeur à l’ETAP

    Salah Ben Salah, géologue et directeur de l’exploitation à l’ETAP a démissionné récemment de son poste, suite à son désaccord sur le marché discuté avec le groupe Shell, depuis avril dernier. Mr. Ben Salah a déclaré au Courrier de Tunisie qu’il ne s’oppose pas totalement à l’extraction de cette énergie prometteuse, mais dénonce, en revanche, la complaisance des autorités avec l’industrie et les multinationales, qui continuent à imposer leurs lois, même après la révolution du 14 janvier. En effet, selon lui, un principe de précaution devrait s’imposer en ce qui concerne l’exploitation du gaz de schiste, qui pourrait se faire dans des zones à faible densité humaine et agricole, comme par exemple l’extrême sud tunisien, afin d’en limiter les dégâts. 

    De plus, se demande Mr. Ben Salah, « Pourquoi autant de précipitation pour conclure ces marchés qui vont nous engager à long terme ? Nous ne savons que très peu de choses en Tunisie à propos de cette technique nouvelle qui est encore en état d’expérimentation partout dans le monde ». En outre, le directeur d’exploitation démissionnaire relativise l’impact économique de cette manne énergétique, surtout que la rentabilité de ce type d’exploration est tributaire du « coast oil », qui est la part de la production affectée au remboursement des coûts pétroliers supportés par le contracteur, et du « profit oil », c'est-à-dire la part de la production affectée à la rémunération de l'Etat et du contracteur, après déduction de la redevance et du cost oil.

   Il est évident que là, l’échéance du 23 octobre 2012, date à laquelle s’achève, en principe, le mandat de l’assemblée nationale constituante, redouble la polémique. Car le temps énergétique dépasse le temps électoral et les investissements énergétiques sont destinés à produire pendant des décennies. Mais parce que ces décisions engagent le destin de tout un peuple, la question doit être débattue publiquement, afin d’en évaluer les risques et les gains, qui ne peuvent être perçus qu’à long terme. Les citoyens tunisiens ont le droit de savoir et d’être informés.


*Paru dans le "Courrier de Tunisie" de cette semaine!

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