dimanche 14 juillet 2019

"Béatrice un siècle" de Hejer Charf : le testament d’une humaniste*

Projeté en première mondiale à la Cinémathèque tunisienne, le dernier documentaire de la réalisatrice canado-tunisienne Hejer Charf est une lettre d’amour écrite avec la voix que Béatrice Slama adresse à son pays natal : la Tunisie. La mise en scène poétique et politique que fait Hejer Charf du témoignage de cette formidable militante méconnue est un pur éblouissement.

Par quelle alchimie de hasard et de nécessité, Béatrice Slama et Hejer Charf, ces deux tunisiennes en exil, se sont-elles croisées, au moment même où il faut à leurs compatriotes affronter les ombres et les oublis de "l’Histoire avec sa grande hache" ? Une aubaine pour le public tunisien qui a pu découvrir, en décembre 2018, la figure lumineuse d’une militante méconnue et le cinéma d’auteur de Hejer Charf, en présence de la réalisatrice et de son assistante, la poétesse canado-libanaise Nadine Ltaif. Émouvante, la première séance a rassemblé la famille de Béatrice Slama, d’anciens étudiants, des militants de gauche, ainsi que des amies comme l’Algérienne Wassyla Tamzali, essayiste et directrice-fondatrice du centre d’art Les Ateliers sauvages, partenaire du film. Absence remarquée de l’ambassade du Canada en Tunisie à la projection de ce film qui, notons-le au passage, a été financé par l’Office national du film du Canada (ONF). En revanche, l’ancienne ambassadrice de la Palestine Leila Shahid, a tenu à marquer sa présence, à travers un message vidéo où elle déclarait son 'soutien' à ce film qui "nous rend la dimension juive de la culture arabe" et "cette diversité dont on a privé nos sociétés", félicitant, à l’occasion, ses "camarades tunisiennes pour la loi sur l’égalité dans l’héritage".
Hejer Charf entourée par Wassyla Tamzali et Hichem Ben Ammar, directeur de la Cinémathèque tunisienne.
 Hejer Charf entourée par Wassyla Tamzali et Hichem Ben Ammar, directeur de la Cinémathèque tunisienne.

Le film s’ouvre sur la mer et du jasmin incrusté dans l’image. Dans ce décor immémorial monte la voix off de Béatrice dont le nom convoque d’emblée un poème d’amour impossible. Car elle a "une parenté secrète avec Dante à qui elle doit son prénom, ses prénoms". Bice étant le diminutif de Béatrice en Italie, il désigne la femme aimée par l’auteur italien, la Bice Portinari de la Vita Nova et la monna Bice de la Divina Comedia qui devient son guide au paradis. En Tunisie, elle s’appelait Bice, un nom rendu clandestin  en période de résistance. En France, elle devient Béatrice et quand son nom s’affiche, enfin, dans la liste du conseil de l’université de Vincennes, elle demande à Robert Merle de le barrer, craignant de se voir refuser sa naturalisation.

Qui est Béatrice Slama ?

Béatrice Saada Slama est née le 2 juin 1923 à Tunis. Elle est issue d’une riche famille juive tunisienne dont le père, franc-maçon, était de Gabès et la mère de Livourne descendant d’une famille installée en Tunisie, depuis le 19éme siècle. Sa grand-mère était la fille d’un pharmacien de Gênes que le bey a fait venir à la fois pour ouvrir une pharmacie et pour former des pharmaciens. Enfant, elle parle l’italien maternel, mais rêve d’être professeur de français et n'apprendra l'arabe que bien plus tard. A 8 ans, elle s’aperçoit que son père a une maitresse et "se met à vivre dans la souffrance de sa mère". Et on pense ici à Marguerite Duras citée par Béatrice, plus en avant dans le film, qui dit dans L’Amant, "cette chance d’avoir eu une mère désespérée." A 15 ans, elle s’éveille à la politique. Une rencontre avec des militants communistes, dans l'auberge des Fougères, à Ain-Drahem, lui ouvre les yeux sur la guerre d’Espagne, le colonialisme et la lutte du parti communiste pour l’indépendance de la Tunisie. Elle s’aventure un peu plus dans la médina, ce "monde exotique et mystérieux qui l’attirait", va étudier à la Bibliothèque de Souk El Attarine où elle sera "marquée à jamais par Les Mille et une nuits". Irrémédiablement, elle se cogne aux "paradoxes du colonialisme" en passant par "Bab Bhar qui scinde les deux villes, arabe et européenne, nommée symboliquement la Porte de France par laquelle on entrait par la rue de l’église", se souvient Béatrice.
Une référence à La Chinoise de Godard: l'arrière-plan rouge derrière Béatrice. Une référence à La Chinoise de Godard: l'arrière-plan rouge derrière Béatrice.

En 1941, avec son bac en poche, elle adhère au parti communiste tunisien qui agissait alors dans l’illégalité. A une surprise party des camarades, elle rencontre son mari, Ivan Slama qui est médecin. Avec la guerre, le couple s'engage dans la résistance. C’est le temps de la collaboration vichyste et de l’antisémitisme nazi. "Un week-end sur deux, Ivan partait au camp de Bizerte soigner les travailleurs juifs. Les abords de la ville étaient constamment bombardés par les Anglais, il décide alors de ne plus y aller. Et là, deux SS, dont un certain Zevaco qui était connu, sont venus nous voir. Mais c’est avec Nuit et Brouillard d'Alain Resnais que nous avons découvert la réalité des camps de concentration", raconte Béatrice.

Au lendemain de la guerre, Béatrice fonde l’Union des jeunes Filles de Tunisie (UJFT), une organisation proche du parti communiste, comme le fut, d’ailleurs, l’Union des femmes de Tunisie (UFT) animée notamment par Gladys Adda et Gilda Khiari, la sœur de Béatrice qui a épousé elle aussi un militant communiste en 1953, Belhassen Khiari, père de Sadri Khiari, qui deviendra le secrétaire général de l'Union syndicale des travailleurs tunisiens. Elle évoque la déportation au sud tunisien des militants du PCT et le souvenir d’un camarade, Mohamed Ennafaa élu premier secrétaire du parti en 1948.

Pour Béatrice, le PCT était "un exemple unique de coexistence et d’une Tunisie plurielle parce qu’il y avait tout le monde. Nous y étions entrés non pas comme Juifs mais comme êtres humains, dépassant le déterminisme de naissance", estime-t-elle. Cette histoire oubliée de la lutte commune et de la diversité dans l’adversité, elle veut la faire connaitre aux jeunes générations. Même si, quelques années après, Béatrice va renier le communisme, car "elle n’a pas digéré le rapport Khrouchtchev". Cependant "la fin de l’Union soviétique, ce n’est pas son effondrement, mais l’effondrement d’une utopie qui était la raison de lutter et d’espérer en un idéal de vie et de justice sociale où l’homme serait le bien le plus précieux", regrette cette éternelle utopiste.  Et de souligner "le paradoxe de ce siècle où la science a fait un tel progrès, pendant que la religion a pris un essor absolument inattendu en maintenant des mythes archaïques. Comme disait Duras, en l’absence de cet idéal, la vie est abominable. Effectivement, nous y sommes à l’abominable" conclut-t-elle.

 "J’appartiens à un pays que j’ai quitté" !

Agrégée en littérature française en 1961, elle enseigne au lycée Alaoui pendant 14 ans, avant de rejoindre la toute jeune université de Tunis au boulevard du 9 avril. "Tout pour moi était bonheur : les étudiants, l’enseignement, la recherche et les collègues", dit Béatrice, souriante, face à la caméra. En 1958, elle publie "L'insurrection de 1864 en Tunisie", la première recherche sur l’Histoire de la Tunisie depuis l’indépendance du pays en 1956. Devenu président, Bourguiba lui demande d’être sa biographie. Une offre qu’elle décline. Ce qui ne l’empêchera pas de charger son ministre Azzouz Rebai de faire éditer son livre dans les deux langues, et l’invite en Tunisie pour superviser la publication en 1967.
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Il faut dire que Bourguiba l’avait déçu. "Ses première mesures étaient encourageantes". Le premier gouvernement tunisien ne comptait-il pas deux ministres juifs, André Barouch et Albert Bessis ? Mais le régime est devenu de plus en plus autoritaire, les libertés de plus en plus menacées et le parti communiste interdit. Inquiets, les juifs sont partis par vagues. "Je fais partie d’une génération qui a cherché à s’enraciner par la lutte dans cette terre. Mais notre proximité avec les communistes français, notre internationalisme même, nous préparait au départ. Nous étions exclus à chaque nouvel épisode du conflit israélo-palestinien. Je devenais une touriste chez moi et je n’ai jamais cessé d'en souffrir jusqu’à la fin", confie-t-elle à Hejer Charf. Cette situation tragique, Béatrice la résume avec cette métaphore extraordinaire, où elle rapproche le dilemme des juifs tunisiens et le dilemme des femmes, en empruntant la phrase de Sartre citée en exergue par Simone de Beauvoir dans son livre Le Deuxième Sexe : "Nous juifs tunisiens, nous nous sentions victimes et complices à la fois". D’une tracasserie à l’autre, Béatrice finit elle aussi par partir avec son mari, en 1965, pour s’installer à Paris. Cet exil est une déchirure. Comme beaucoup, elle serait restée "si on leur avait fait une place de citoyens à part entière, s’il y avait une méritocratie. J’appartiens à un pays que j’ai quitté. C’est l’une des phrases de Colette qui m’a le plus marqué", affirme-t-elle.

L'exil et le royaume

Elle arrive à Nanterre "le cœur serré" en voyant que "l’université de Vincennes, en chantier, jouxte les vestiges de la colonisation : des bidonvilles qui abritaient dix mille immigrés". Mais voilà que soudain, Mai 68 l’arrache à sa "dépression larvée" l’entrainant dans "une nouvelle utopie où elle s’engage passionnément". Elle est entourée par Henri Lefebvre, Todorov, Jean-François Lyotard, Robert Merle, Gilles Deleuze, Michel Foucault, Alain Badiou, Marie-Claire Ropars et bien d’autres. C’est un moment intense de créativité et de questionnements mêlés aux questions politiques brûlantes. Béatrice raconte : "Tout le monde s’est mis à chercher, à réfléchir, à reprendre Marx et les travaux d’Althusser, Balibar et Rancière. On revenait à Gramsci et on lisait Rosa Luxembourg. Des mouvements de libération des femmes et de défense des minorités opprimées et exploitées surgissaient avec cette idée qu’il fallait révolutionner la vie quotidienne. C’est de là qu’est né un autre regard sur la prison et la folie, d’où l’importance des Foucault, Camus, Deleuze, Derrida et l’influence internationale de la French Theory". A un moment, Béatrice se souvient de la brochure du 22 mars où fut publiée la recette du cocktail Molotov. Recette diffusée au Sénégal par Omar Blondin Diop qu’il a envoyé à ses frères. "Si j’en parle, dit Béatrice, c’est parce qu’Omar a été le héros maoïste du film La chinoise de Godard en 1967".
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Avec l’aventure collective de l'université de Vincennes, Béatrice renait. Elle "revit quelque chose qu’on pourrait appeler le bonheur jusqu’en août 1980, quand les bulldozers en la détruisant ont transformé en mythe". Au département d’études féminines qu’elle contribue à créer, notamment avec Hélène Cixous, elle enseigne Le ravissement de Lol V. Stein et La femme du Gange de Marguerite Duras dans l’UV Cinéma et littérature. Les études féministes étaient en construction. "Tout paraissait neuf", que ce soient "l’étude des grèves de femmes, la présentation des journaux féministes ou encore le combat d’Hubertine Auclert, que les étudiants ignoraient complétement. N’oublions pas qu’à cette époque, on a parlé de libération des femmes année zéro. Car au fond, qu’avait fait l’idéologie dominante ? Elle n’a cessé d’effacer l’inscription des femmes dans la société et dans les discours", rappelle Béatrice.

Colette, Beauvoir, Duras, Cixous et les autres

Dans la dernière partie du film, elle revisite ses cours d’université où elle autopsie les écrits féministes, à travers les héroïnes de Simone de Beauvoir et Doris Lessing qu’elle oppose à la révolte intime de Renée dans La vagabonde de Colette. Dans la foulée, elle démonte "le couple Sartre-Beauvoir qui s’est révélé être un mythe mythificateur et mystificateur ". Ce qui ne l'empêche pas de se réfèrer à Sartre énonçant que "le regard se constitue en sujet et fige l’autre en objet". Dans ce rapport de forces, poursuit Béatrice, "le plaisir est une fleur coupée, mutilée. Quand la violence de l’homme s’exaspère, le lit devient un harem, un champ de lutte". Puis, elle évoque Le Livre de Promethea d’Hélène Cixous. "Au fond, Hélène Cixous, elle, montre que dans l’amour, on cherche la dissemblance. Promethea, ce n’est pas ma pareille, c’est ma différente. Même dans l’homosexualité, c’est la différence de l’autre qui fascine", analyse Béatrice. Enfin, elle s’interroge sur la manière dont les femmes utilisent le pouvoir quand elles le prennent. Elle cite Saint-Just : "Tout art produit des merveilles, l’art de gouverner produit des monstres".
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Dans l’un de ses textes intitulé Le silence et la voix, Béatrice analyse l’importance de la "voix off" chez Duras. A un moment, on ne sait plus si Béatrice parle d’elle-même ou de Marguerite : "L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n'existe pas. Il n’y a jamais eu de centre, pas de chemin, pas de ligne. On croit que la vie se déroule comme une route entre deux bornes, début et fin. Comme un livre qu’on fraye, que la vie, c’est la chronologie. C’est faux. C’est par mémoire que l’on croit ensuite ce qu’il y a eu".
Tout au long du film, les propos de Béatrice sur le féminisme sont illustrés avec des œuvres d’écrivaines, de peintres et de cinéastes méconnues car occultées par les livres d’histoire de l’art. Une véritable anthologie féministe où l’on découvre La cité des dames de Christine de Pizan, considérée comme la première femme écrivaine de langue française ayant vécu de sa plume. Mais aussi Lavinia Fontana, peintre et première femme être élue à l'Académie romaine. Ou encore Romaine Brooks, portraitiste du monde lesbien, et Lois Weber, une précurseure dans le cinéma et l’une des premières artistes à filmer la nudité dans The Hypocrites. Après elle, Haydée Tamzali jouera dans Zohra, réalisé par son père Albert Samama Chikli, qui est considéré comme le premier film tunisien de fiction.
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Subrepticement, des correspondances inédites se tissent et des sororités nouvelles se nouent qui transcendent les genres et les époques. Il y a plus de Béatrices invisibles qu'on ne le croit. Car l’histoire du féminisme qui nous est conté ici reste à écrire. De plus, "cette voix qui parle du fond du désespoir, de la perte, de la mort, et qui pourtant désire complètement" décentre le regard du spectateur vers un hors-champ, un hors-cadre et un hors-lieu. Plus encore, pour emprunter à Martine Delvaux, l’auteure de Thelma, Louise & moi, on dira que le travail de Hejer Charf fait surgir "cette chose qui a à voir avec le lien des femmes entre elles et qui déborde tout lexique". N’est-ce pas à cause de ou grâce à Marguerite Duras et Wassyla Tamzali que la réalisatrice rencontre Béatrice, au cours d’une projection parisienne de son précédent documentaire consacré à Maïr Verthuy. Cette autre exilée, partie en 1965, la même année que Béatrice, du pays de Galles au Québec, qui devient cofondatrice et première directrice de l’institut Simone de Beauvoir à l’Université Concordia, où elle s’est battue pour que les écrits des femmes soient enseignés, publiés, lus et traduits.

Le siècle après Béatrice 

En traversant le siècle avec Béatrice, on en apprend plus que tous les livres d’histoire confondus. Et même quand il s’agit de scruter l’avenir, ses analyses sont d’une étonnante lucidité. Elle considère ainsi que la démocratie qui est la fierté de l’occident est entrée dans l’ère du soupçon » et se demande si nous ne sommes pas à la dernière phase de la décolonisation dont justement le printemps arabe a été une manifestation. "Je pense qu’il peut y avoir un sursaut, ce que je moi j’appelle l’humanisme", espère-t-elle. Mais une inquiétude demeure concernant le conflit israélo-palestinien qu’elle perçoit comme "une double tragédie, celle des Palestiniens qui se sont sentis spoliés, humiliés et qui ont vécu l’occupation et sont privés d’État. Et celle des Juifs qui ont été persécutés pendant des millénaires et voulaient créer un État neuf, affirmer leur dignité. Ils se retrouvent actuellement, c’est bien leur tragédie, les spoliateurs et les colonisateurs ainsi que l’allié de l’impérialisme américain, en plein Moyen-Orient arabe et musulman. Les puissances occidentales portent une lourde responsabilité dans cette tragédie. Ils ont laissé faire la solution finale, le pape était au courant. Ils ont laissé faire aussi maintenant", dit Béatrice.

Comment ne pas tomber sous le charme de cette Béatrice qu’on aurait rêvé avoir pour professeur, de sa mémoire féconde, de son engagement bruissant du tumulte des utopies têtues et de son espérance toujours recommencée comme la mer qui lui manque constamment. La mer de Valéry, la mer de Duras qui "a tout pris" et la Marne qui se substitue à la mer de Sidi Bou Saïd "qui marche avec le temps tout comme si c’était possible". Béatrice raconte, se raconte, et son récit est "une source d'abondance, une bibliothèque", comme le dit si bien Ariane Mnouchkine, une archive dont on a envie de tout lire et relire et même de compléter. Quand Béatrice évoque les bidonvilles de Nanterre, on pense ainsi au roman de Azouz Bagag, Le Gone du Chaâba, ou encore au film de Bourlem Guerdjou, Vivre au paradis.

C’est aussi une mémoire fragmentée en ses milles éclats que Hejer Charf agence dans des cadres en expansion qui ouvrent sur des profondeurs inouïes comme cette fenêtre dans le dos de Béatrice. Et puis, il y a les fleurs, les bouquets de Béatrice, les coquelicots de Godard, les "mille et mille iris" de Colette et les marguerites de Hejer. Autant d’éclosions qui peuplent l’avenir, aurait, sans doute, dit Béatrice.
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Il y a aussi les références cinématographiques à Godard et Duras, les cartes postales colonialistes, les slogans de Mai 68 qu’on reprendrait bien dans une révolution à venir, et les citations d'écrivains, parfois tronquées, telle la fin des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand que Pierre, le fils de Béatrice, s'amuse à transformer:

"Il est six heures du matin; j'aperçois la lune pâle et élargie; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient : on dirait que l'ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Le monde de demain appelle d’autres peintres. A vous messieurs".

Sans oublier les merveilles du montage et des transitions comme ce ciel étoilé qui sert de décor à la voix off de Béatrice évoquant un souvenir tunisien : "Encore vivant sous mes paupières, Électre de Giraudoux présenté au théâtre romain de Dougga à ciel ouvert. La pièce se déroule de la nuit jusqu’à l’aube". La dernière réplique de la pièce apparait plus que jamais comme une scène primitive qui prend place au présent:

"- Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
- Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'aurore."

De par sa forme, Béatrice un siècle renouvelle le documentaire d’auteur en tant qu’objet rhizomatique pensant où sont mis en relation voix, images, textes, signes, références, expériences, témoignages, idées et espoirs, passé et présent. Après son film "Autour de Maïr" et celui qu'elle a produit avec Anna Karina, l'actrice fétiche de Godard, le projet de Hejer Charf ne consiste-t-il pas finalement à monter un musée de la mémoire, historique, féministe et artistique: un pharmakon pour nos rétines futures. Tout un concept, en somme, qui revient à interroger Les politiques de l'image, tel que l'entendait Walter Benjamin.

 A la fin, puisqu'il faut que cela finisse, l’image qu'on retiendra de Béatrice Slama, c’est celle où, debout dans son salon, elle se prépare au tournage du film en coiffant ses cheveux avec ses mains. Tournée au ralenti, cette éblouissante fulguration condense l’être de cette femme, maintenant si familière, éternellement jeune, libre et intelligente.

* Initialement publié sur Mediapart le 7 janv. 2019.

mardi 26 mars 2019

Edward W. Said: Homage to Joe Sacco


La bande-dessinée de Joe Sacco intitulée Palestine a été réalisé au début des années 1990.Elle avait valu au dessinateur et auteur maltais vivant et travaillant au États-Unis le prestigieux American Book Award, en 1996. En 2001, Fantagraphics réédite la série en un seul volume préfacé par Edward Saïd, puis de nouveau en 2007 dans un volume augmenté d'une préface, de textes et de dessins inédits de l'auteur. Les éditions Rackham ont publié la version de 2001 en français en 2010, et en 2015, la traduction intégrale de l'édition américaine de 2007.Ci-après des extraits de la préface d'Edward Said.




 I don’t remember when exactly I read my first comic book, but I do remember exactly how liberated and subversive I felt as a result. Everything about the enticing book of colored pictures, but specially its untidy, sprawling format, the colorful riotous extravagance of its pictures, the unrestrained passage between what the characters thought and said, the exotic creatures and adventures reported and depicted: all this made up for a hugely wonderful thrill, entirely unlike anything I had hitherto known or experienced. (Edward Said)

  

 

 



Comics played havoc with the logic of a+b+c+d and they certainly encouraged one not to think in terms of what the teacher expected or what a subject like history demanded. I vividly remember the elation I felt as I surreptitiously smuggled a copy of Captain Marvel in my briefcase and read it furtively on the bus or under the covers or in the back of the class. Besides, comics provided one with a directness of approach (the attractively and literally overstated combination of pictures and words) that seemed unassailably true on the one hand, and marvelously close, impinging, familiar on the other. In ways that I still find fascinating to decode, comics in their relentless foregrounding—far more, say, than film cartoons or funnies, neither of which mattered much to me—seemed to say what couldn’t otherwise be said, perhaps what wasn’t permitted to be said or imagined, defying the ordinary processes of thought, which are policed, shaped and re-shaped by all sorts of pedagogical as well as ideological pressures. I knew nothing of this then, but I felt that comics freed me to think and imagine and see differently. […] 


Cut off as I was from the world of active comic reading, trading and bartering, I had no idea at all that Sacco or his gripping work existed. I was plunged directly back into the world of the first great intifada (1987–92) and, with even greater effect, back into the animated, enlivening world of the comics I had read so long ago. The shock of recognition was therefore a double one, and the more I read compulsively in Sacco’s Palestine comic books, of which there are about ten, all of them now collected into one volume which I hope will make them widely available not only to American readers but all over the world, the more convinced I was that here was a political and aesthetic work of extraordinary originality, quite unlike any other in the long, often turgid and hopelessly twisted debates that had occupied Palestinians, Israelis, and their respective supporters.
As we also live in a media-saturated world in which a huge preponderance of the world’s news images are controlled and diffused by a handful of men sitting in places like London and New York, a stream of comic book images and words, assertively etched, at times grotesquely emphatic and distended to match the extreme situations they depict, provide a remarkable antidote. In Joe Sacco’s world there are no smooth-talking announcers and presenters, no unctuous narrative of Israeli triumphs, democracy, achievements, no assumed and re-confirmed representations—all of them disconnected from any historical or social source, from any lived reality—of Palestinians as rock-throwing, rejectionist, and fundamentalist villains whose main purpose is to make life difficult for the peace-loving, persecuted Israelis. What we get instead is seen through the eyes and persona of a modest-looking ubiquitous crew-cut young American man who appears to have wandered into an unfamiliar, inhospitable world of military occupation, arbitrary arrest, harrowing experiences of houses demolished and land expropriated, torture (“moderate physical pressure”) and sheer brute force generously, if cruelly, applied (e.g., an Israeli soldier refusing to let people through a roadblock on the West Bank because, he says, revealing an enormous, threatening set of teeth, of THIS, the M-16 rifle he brandishes) at whose mercy Palestinians live on a daily, indeed hourly basis.

There’s no obvious spin, no easily discernible line of doctrine in Joe Sacco’s often ironic encounters with Palestinians under occupation, no attempt to smooth out what is for the most part a meager, anxious existence of uncertainty, collective unhappiness, and deprivation, and, especially in the Gaza comics, a life of aimless wandering within the place’s inhospitable confines, wandering and mostly waiting, waiting, waiting. […]

Joe is there to find out why things are the way they are and why there seems to have been an impasse for so long. He is drawn to the place partly because (we learn from an exceptionally weird earlier comic War Junkie) of his Maltese family background during World War Two, partly because the post-modern world is so accessible to the young and curious American, partly because like Joseph Conrad’s Marlow he is tugged at by the forgotten places and people of the world, those who don’t make it on to our television screens, or if they do, who are regularly portrayed as marginal, unimportant, perhaps even negligible were it not for their nuisance value which, like the Palestinians, seems impossible to get rid of. Without losing the comics’ unique capacity for delivering a kind of surreal world as animated and in its own way as arrestingly violent as a poet’s vision of things, Joe Sacco can also unostentatiously transmit a great deal of information, the human context and historical events that have reduced Palestinians to their present sense of stagnating powerlessness, despite the peace process and despite the sticky gloss put on things by basically hypocritical leaders, policy-makers and media pundits.

Nowhere does Sacco come closer to the existential lived reality of the average Palestinian than in his depiction of life in Gaza, the national Inferno. The vacancy of time, the drabness not to say sordidness of everyday life in the refugee camps, the network of relief workers, bereaved mothers, unemployed young men, teachers, police, hangers-on, the ubiquitous tea or coffee circle, the sense of confinement, permanent muddiness and ugliness conveyed by the refugee camp which is so iconic to the whole Palestinian experience: these are rendered with almost terrifying accuracy and, paradoxically enough, gentleness at the same time. Joe the character is there sympathetically to understand and to try to experience not only why Gaza is so representative a place in its hopelessly overcrowded and yet rootless spaces of Palestinian dispossession, but also to affirm that it is there, and must somehow be accounted for in human terms, in the narrative sequences with which any reader can identify. […] [T]he scrupulous rendering of the generations, how children and adults make their choices and live their meager lives, how some speak and some remain silent, how they are dressed in the drab sweaters, miscellaneous jackets, and warm hattas of an improvised life, on the fringes of their homeland in which they have become that saddest and most powerless and contradictory of creatures, the unwelcome alien. […]

[M]ost of the comics we read almost routinely conclude with someone’s victory, the triumph of good over evil, or the routing of the unjust by the just, or even the marriage of two young lovers. […] Sacco’s Palestine is not at all like that. The people he lives among are history’s losers, banished to the fringes where they seem so despondently to loiter, without much hope or organization, except for their sheer indomitability, their mostly unspoken will to go on, and their willingness to cling to their story, to retell it, and to resist designs to sweep them away altogether. 

Taken from: Edward W. Said (2003) Homage to Joe Sacco. In: Joe Sacco, Palestine. London:

mardi 19 mars 2019

Hommage de Breyten Breytenbach à Mahmoud Darwich

Chers amis, dear friends, 

Je viens d'apprendre la terrible nouvelle : Mahmoud Darwich n'est plus.

Comme beaucoup parmi vous, je suis sûr que l'angoisse et la douleur causées par cette disparition sont insupportables.


Il y a seulement quelques semaines, certains d'entre nous, avons eu le privilège de l'entendre lire ses poèmes dans l'amphithéâtre d'Arles. Le soleil se couchait, un vent silencieux soufflait dans les arbres et des voix d'enfants qui jouaient dans les rues voisines venaient jusqu'à nous. Pendant plusieurs heures, assis sur d'antiques sièges de pierre, nous sommes restés fascinés par la profondeur et la beauté de sa poésie. Parlait-elle de la Palestine ? Parlait-elle de son peuple agonisant, du ciel qui s'obscurcissait, des relations intimes avec ceux de l'autre côté du mur, "soldat" et "invité", exil et amour, le retour vers ce qui n'est plus, le souvenir des vergers, les rêves de liberté... ? Oui - comme un courant profond tous ces thèmes étaient là et nourrissaient constamment ses vers; mais sa poésie parlait aussi d'olives et de figues, d'un cheval sur l'horizon, du contact d'un tissu, du mystère de la couleur d'une fleur, des yeux d'une femme aimée, de l'imagination d'un enfant et des mains d'un grand-père. Et de la mort. Doucement, terriblement, encore et encore, de façon implicite ou moqueuse, et même avec amour - la mort.

Beaucoup parmi nous étaient pétrifiés. Peut-être sentions-nous - t'en souviens-tu Leila ? – que c'était comme s'il nous disait au revoir. Comme ça ? Sur une terre étrangère ? Le temps s'était arrêté, et la lamentation devenait presque joyeuse dans les rythmes sans âge des deux frères vêtus de noir accompagnant sur leurs instruments à corde les mots qui venaient vers nous, sortis de la terre et de la lumière de ce pays lointain. Nous avions envie de pleurer et cependant il y avait des rires et il nous facilitait les choses et tout devenait fête. Je me souviens que nous ne voulions pas quitter l'amphithéâtre. La lumière avait disparu, mais nous nous attardions en nous embrassant et en nous serrant dans nos bras. Des inconnus se regardaient dans les yeux, cherchaient gauchement des mots à échanger, quelques pensées.

Comme il est devenu difficile d'être ému ! Je me souviens avoir pensé à quel point il nous avait touchés au plus profond de notre être, à quel point il était généreux. Et lumineux. Peut-être savait-il que c'était ainsi qu'il voulait nous toucher. Sans drame, sans comédie. Sans déclarations démagogiques. Sans même beaucoup de certitude. Du désespoir, oui - et des rires. La dignité et l'humilité du combattant. Et d'une certaine façon, sans même que nous le sachions ni que nous le comprenions, la volonté de nous redonner courage. Il a dit qu'il débarrassait ses vers de tout sauf de la poésie. Il atteignait plus profondément qu'il ne l'avait fait jusque-là un destin universellement partagé et l'être humain. Peut-être essayait-il de dire que le temps était venu de se "souvenir de mourir". 

Le lendemain, quand nous sommes partis, quand nous nous sommes dit au revoir dans l'hôtel Nord-Pinus, avec ses immenses affiches de corridas et ses photos de toréadors fragiles comme des anges qui se préparent à entrer dans la lumière aveuglante, avec le parfum doucereux des lys fanés du salon, j'ai voulu lui embrasser les mains, mais il a refusé. Le temps passera. Il y aura des éloges et des hommages. Il deviendra "officiel", une "voix du peuple"... Il le savait et l'acceptait, et parfois il se moquait gentiment des hyperboles et des espoirs impossibles. On oubliera peut-être la colère. Peut-être même les politiques se retiendront-ils de dérober la lumière de son héritage complexe, de ses questionnements et de ses doutes, et peut- être même quelques cyniques – également à l'étranger – s'abstiendront de nous écœurer pas avec le spectacle de leurs larmes de crocodile.

Mahmoud est mort. L'exil s'est achevé. Il n'aura pas vécu pour voir la fin des souffrances de son peuple - les mères, les fils et les enfants qui ne peuvent savoir pourquoi ils sont nés pour connaître l'horreur de cette vie et la cruauté arbitraire de leur mort. Son souvenir ne s'effacera pas. Ni sa silhouette tirée à quatre épingles dans ses vêtements démodés et ses chaussures cirées, ni ses yeux intelligents derrière ses lunettes épaisses, ni son ton railleur, ni sa curiosité du monde ni l'intimité de ses gestes vers ses proches, ni ses analyses tranchantes des faiblesses et des folies de la politique, ni son amour de la boisson et des cigarettes, ni sa générosité de ne jamais vous imposer sa douleur, ni sa voix qui parlait depuis les espaces sans âge de la poésie, ni ses vers, ni ses vers, ni l'amour éternel de ses paroles. Je voudrais seulement m'approcher de vous. Je le sais, certains parmi vous pleurent comme moi maintenant, et certains ne le rencontreront jamais ; mais, à coup sûr, pour nous tous, il était une référence. Peut-être nous arrêterons-nous quelque part parce que nous aurons entendu chanter un oiseau, et nous lèverons une main protectrice vers nos yeux aveuglés pour regarder le ciel.

Il vivra pour moi dans ce chant d'oiseau. A Arles, je lui ai dit que je voulais proposer à mes amis poètes de nous déclarer, chacun de nous, "Palestiniens honoraires". Il a essayé de ne pas répondre en riant avec l'embarras habituel d'un frère. Et c'était vrai, comme nos tentatives pour comprendre et épouser l'inconsolable doivent sembler dérisoires ! Nous ne pouvons mourir ou écrire à la place de son peuple, à la place de Mahmoud Darwich. Pourtant, même si le geste peut sembler futile, j'ai besoin d'essayer de dire quel honneur ce fut pour moi d'avoir connu un homme comme lui, et quel privilège, quel don, représente sa poésie. Et que je souhaite célébrer la dignité et la beauté de sa vie en partageant cet instant fragile avec vous.

Breyten Breytenbach, le 12 août 2008.
Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau

dimanche 17 mars 2019

Pier Paolo Pasolini : « Le vide du pouvoir » ou « L’article des lucioles »

La distinction entre fascisme adjectif et fascisme substantif remonte en fait au journal Il Politecnico, c’est-à-dire à l’immédiat après-guerre… » Ainsi commence une intervention de Franco Fortini sur le fascisme (L’Europeo, 26 décembre 1974) : intervention à laquelle, comme on dit, je souscris complètement et pleinement. Je ne peux pourtant pas souscrire à son préambule tendancieux. En effet, la distinction entre les « fascismes » établie dans le Politecnico n’est ni pertinente, ni actuelle. Elle pouvait être valable il y a encore une dizaine d’années : quand le régime démocrate-chrétien était encore la pure et simple continuité du régime fasciste. Mais, il y a une dizaine d’années, « quelque chose » est arrivé. « Quelque chose » qui n’était pas auparavant, qui n’était pas prévisible, non seulement à l’époque du Politecnico, mais un an même avant que cela n’arrive (ou carrément, comme on le verra, pendant que cela arrivait).
"Le Tombeau des Lucioles" de Isao Takahata d'après le livre de Akiyuki Nosaka
La confrontation réelle entre les « fascismes » ne peut donc être « chronologiquement », entre le fascisme fasciste et le fascisme démocrate-chrétien, mais entre le fascisme fasciste et celui, radicalement, totalement et imprévisiblement nouveau, né de ce « quelque chose » survenu il y a une dizaine d’années.

Comme je suis écrivain, que dans mes écrits je polémique ou, tout au moins, je discute avec d’autres écrivains, que l’on me permette de définir d’une manière poético-littéraire ce phénomène survenu en Italie, il y a environ dix ans. Cela servira à simplifier et à abréger notre propos (à mieux le comprendre aussi, probablement).

Au début des années 60, à cause de la pollution atmosphérique et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution des eaux (fleuves d’azur et canaux transparents), les lucioles ont commencé à disparaître. Le phénomène a été fulminant, foudroyant. Au bout de quelques années, c’en était fini des lucioles. (Elles sont aujourd’hui un souvenir quelque peu poignant du passé : qu’un vieil homme s’en souvienne, il ne peut se retrouver tel qu’en sa jeunesse dans les jeunes d’aujourd’hui, et ne peut donc plus avoir les beaux regrets d’autrefois).

Ce « quelque chose » survenu il y a une dizaine d’années, je l’appellerai donc « disparition des lucioles ».

Le régime démocrate-chrétien a eu deux phases tout à fait distinctes, qui, non seulement, ne peuvent être confrontées, ce qui impliquerait une certaine continuité entre elles, mais qui sont devenues franchement incommensurables sur le plan historique. La première phase de ce régime (comme, à juste titre, les radicaux ont toujours tenu à l’appeler) est celle qui va de la fin de la guerre à la disparition des lucioles, la seconde, de la disparition des lucioles à aujourd’hui. Observons-les l’une après l’autre.
Avant la disparition des lucioles.

La continuité entre le fascisme fasciste et le fascisme démocrate-chrétien est totale et absolue. Je ne parlerai pas de ce qui pouvait se dire, alors, à ce sujet, peut-être même justement dans le Politecnico : l’épuration manquée, la continuité des codes, la violence policière, le mépris pour la Constitution. Et je m’arrête sur ce qui, en définitive, a compté pour une conscience historique rétrospective. La démocratie que les antifascistes démocrates-chrétiens opposaient à la dictature fasciste était, en toute impudeur, formelle.

Elle se fondait sur une majorité absolue obtenue par les votes d’énormes couches des classes moyennes et d’énormes masses paysannes, gérées par le Vatican. Cette gestion du Vatican n’était possible que si elle se fondait sur un régime totalement répressif. Dans cet univers, les « valeurs » qui comptaient étaient les mêmes que pour le fascisme : l’Église, la patrie, la famille, l’obéissance, la discipline, l’ordre, l’épargne, la moralité. Ces « valeurs » (comme d’ailleurs durant le fascisme) étaient « aussi réelles » : elles appartenaient aux cultures particulières et concrètes qui constituaient l’Italie archaïquement agricole et paléoindustrielle. Mais du moment qu’elles étaient promues en tant que « valeurs » nationales, elles ne pouvaient que perdre toute réalité, et devenir un atroce, stupide et répressif conformisme d’État : le conformisme du pouvoir fasciste et démocrate-chrétien. Provincialisme, grossièreté et ignorance, que ce soit des élites comme, à un niveau différent, des masses, étaient les mêmes pendant le fascisme comme pendant la première phase du régime démocrate-chrétien. Les paradigmes de cette ignorance étaient le pragmatisme et le formalisme vaticans.

Tout cela semble clair et sans équivoque aujourd’hui, alors qu’à l’époque, on nourrissait, du côté des intellectuels et des opposants des espérances insensées. On espérait que tout cela ne fût pas complètement vrai et que la démocratie formelle comptât au fond pour quelque chose. Maintenant, avant de passer à la seconde phase, je dois consacrer quelques lignes au moment de transition.

Pendant la disparition des lucioles.

Au cours de cette période, la distinction entre fascisme et fascisme élaborée dans Il Politecnico pouvait même fonctionner. En effet, aussi bien ce grand pays qui était en train de se former à l’intérieur du pays (c’est-à-dire la masse ouvrière et paysanne organisée par le P.C.I.), aussi bien les intellectuels, même les plus avancés et les plus critiques, ne s’étaient aperçus que « les lucioles étaient en train de disparaître ». Ils étaient assez bien informés par la sociologie (qui, dans ces années-là, avait mis en crise la méthode d’analyse marxiste) : mais il s’agissait d’informations non encore vécues, formalistes, en somme. Personne ne pouvait mettre en doute la réalité historique qu’aurait été le futur Immédiat ; ni identifier ce que l’on appelait alors le « bien-être » avec le « développement » qui aurait dû réaliser en Italie pour la première fois totalement le « génocide » dont parlait Marx dans Le Manifeste.

Après la disparition des lucioles.

Les « valeurs » nationalisées, et donc falsifiées, du vieil univers agricole et paléocapitaliste, d’un seul coup, ne comptent plus. Église, patrie, famille, obéissance, ordre, épargne, moralité, ne comptent plus. Elles ne servent même plus en tant que fausses valeurs. Elles survivent dans le clérico-fascisme marginalisé (même le M.S.I., en somme, les répudie). Les remplacent, les « valeurs » d’un nouveau type de civilisation, totalement « autre » par rapport à la civilisation paysanne et paléoindustrielle. Cette expérience a déjà été faite par d’autres États. Mais, en Italie, elle est tout à fait particulière car il s’agit de la première « unification » réelle subie par notre pays, alors que dans les autres pays elle se superpose, avec une certaine logique, à l’unification monarchique et aux unifications ultérieures de la révolution bourgeoise et industrielle. Le traumatisme italien du contact entre l’« archaïcité » pluraliste et le nivellement industriel n’a peut-être qu’un seul précédent : l’Allemagne d’avant Hitler. Là aussi, les valeurs des différentes cultures particularistes ont été détruites par la violente homologation de l’industrialisation : d’où la formation en conséquence de ces énormes masses qui ne sont déjà plus anciennes (paysannes, artisanes) mais pas encore modernes (bourgeoises), et qui ont constitué le sauvage, l’aberrant, l’imprévisible corps des troupes nazies.

En Italie, il est en train de se passer quelque chose de semblable : avec une violence d’autant plus grande que l’industrialisation des années 60/70 constitue une « mutation » décisive même par rapport à celle de l’Allemagne d’il y a cinquante ans. Nous ne faisons plus face, comme tout le monde le sait maintenant, à des « temps nouveaux », mais à une nouvelle époque de l’histoire humaine, de cette histoire humaine dont les échéances sont millénaristes. Il était impossible que les Italiens réagissent de pire manière à ce traumatisme historique. Ils sont devenus (surtout dans le Centre-Sud), en quelques années, un peuple dégénéré, ridicule, monstrueux, criminel — il suffit de descendre dans la rue pour le comprendre. Mais, naturellement, pour comprendre les changements des hommes, il faut les aimer. Moi, malheureusement, ce peuple italien, je l’avais aimé, aussi bien en dehors des modèles du pouvoir (au contraire d’ailleurs, en opposition désespérée avec eux), que des modèles populistes et humanitaires. Il s’agissait d’un amour réel, enraciné dans ma façon d’être. J’ai donc vu avec « mes sens » le comportement forcé du pouvoir de la société de consommation remodeler et déformer la conscience du peuple italien, jusqu’à une irréversible dégradation. Quelque chose qui n’était pas arrivé durant le fascisme fasciste, période au cours de laquelle le comportement était totalement dissocié de la conscience. En vain, le pouvoir « totalitaire » réitérait, réitérait sans cesse ses impositions comportementales : la conscience n’y était pas impliquée. Les « modèles » fascistes n’étaient que des masques à mettre et à retirer. Quand le fascisme fasciste est tombé, tout est redevenu comme avant. On l’a vu aussi au Portugal : après quarante années de fascisme, le peuple portugais a célébré le 1er mai comme si le dernier l’avait été l’année d’avant.

Il est donc ridicule que Fortini antidate la distinction entre fascisme et fascisme à l’immédiat après-guerre : la distinction entre le fascisme fasciste et le fascisme de la deuxième phase du pouvoir démocrate-chrétien ne connaît rien de comparable non seulement dans notre histoire, mais probablement aussi dans l’histoire toute entière.
Mais je n’écris pas le présent article dans le seul but de polémiquer sur ce sujet, même s’il me tient très à cœur. J’écris cet article, en réalité, pour une raison bien différente. La voici :

Tous mes lecteurs se seront certainement aperçus du changement des notables démocrates-chrétiens : en quelques mois, ils sont devenus des masques mortuaires. C’est vrai : ils continuent à étaler des sourires radieux, d’une incroyable sincérité. Dans leurs pupilles grumelle la véritable et bienheureuse lumière de la bonne humeur. Quand il ne s’agit pas de la lumière sous-entendue du bon mot ou de la fourberie. Une chose qui plaît, paraît-il, aux électeurs, tout autant que le plein bonheur. Par ailleurs, nos notables poursuivent, imperturbables, leurs palabres incompréhensibles où flottent les flatus vocis de leurs habituelles promesses stéréotypées. Mais ce sont bel et bien, en réalité, des masques. Je suis certain que si on ôtait ces masques, on ne trouverait même pas un tas d’os ou de cendres : il y aurait le néant, le vide. L’explication est simple : Il y a, en réalité, aujourd’hui en Italie un dramatique vide du pouvoir. Mais nous y voilà : pas un vide de pouvoir législatif ou exécutif, pas un vide de pouvoir dirigeant, ni, pour finir, un vide de pouvoir politique, qu’il soit pris dans n’importe quel sens traditionnel. Mais un vide de pouvoir en soi.

Comment en sommes-nous arrivés à ce vide ? Ou, mieux, « comment les hommes du pouvoir en sont-ils arrivés là » ?

L’explication, encore une fois, est simple : les hommes de pouvoir, démocrate-chrétiens, sont passés de la « phase des lucioles » à celle de la « disparition des lucioles » sans s’en apercevoir. Si proche de la criminalité que cela puisse paraître, leur inconscience sur ce point a été absolue : ils n’ont pas soupçonné le moins du monde que le pouvoir, qu’ils détenaient et qu’ils géraient, ne subissait pas simplement une évolution « normale », mais qu’il était en train de changer radicalement de nature.

Ils se sont illusionnés que sous leur régime tout serait resté, en substance, pareil : que, par exemple, ils auraient pu compter éternellement sur le Vatican : sans se rendre compte que le pouvoir, qu’eux-mêmes continuaient à détenir et à gérer, ne savait plus que faire du Vatican en tant que centre de vie paysanne, rétrograde, et pauvre. Ils s’étaient illusionnés pouvoir compter éternellement sur une armée nationaliste (tout comme leurs prédécesseurs fascistes) : et ils ne voyaient pas que le pouvoir, qu’eux-mêmes continuaient à détenir et à gérer, manœuvrait déjà pour jeter les bases d’armées, nouvelles d’être transnationales, c’est-à-dire presque des polices technocratiques. Et l’on peut dire la même chose pour la famille, contrainte, sans solution de continuité depuis l’époque du fascisme, à l’épargne et à la moralité : à présent, le pouvoir de la société de consommation lui imposait des changements radicaux, jusqu’à l’acceptation du divorce et dorénavant, potentiellement, de tout le reste, sans plus de limites (ou tout au moins dans les limites autorisées par la permissivité du nouveau pouvoir, bien pire que totalitaire, car violemment totalisant).

Les hommes du pouvoir, démocrate-chrétiens, ont subi tout cela, croyant administrer et surtout manipuler. Ils ne se sont pas aperçus que ce nouveau pouvoir était « autre » : sans commune mesure non seulement avec eux mais encore avec toute une forme de civilisation. Comme toujours (cf. Gramsci), il n’y eut de symptômes que dans la langue. Dans la phase de transition — soit « durant la disparition des lucioles » — les hommes de pouvoir, démocrate-chrétiens, ont changé presque brusquement leur façon de s’exprimer, adoptant un langage complètement nouveau (aussi incompréhensible que le latin, du reste) : tout spécialement Aldo Moro : c’est-à-dire (en une corrélation énigmatique) celui qui apparaît comme le moins impliqué de tous dans les horreurs organisées de 1969 à aujourd’hui, dans la tentative, jusqu’à présent formellement réussie, de conserver, de toute façon, le pouvoir.

Je dis « formellement » parce que, je le répète, dans la réalité, les notables démocrates-chrétiens recouvrent, par leurs manœuvres d’automates et leurs sourires, le vide. Le pouvoir réel avance sans eux : il ne leur reste entre les mains que ces appareils inutiles ne livrant plus d’eux que la réalité de leurs funestes complets vestons.

Toutefois, dans l’histoire, le « vide » ne peut perdurer : on ne peut l’invoquer que dans l’abstrait ou par l’absurde. Il est probable qu’effectivement le « vide » dont je parle soit déjà en train de se remplir, par le biais d’une crise et d’une reprise qui ne peuvent pas ne pas bouleverser la nation tout entière. On peut y voir un indice, par exemple, dans l’attente « morbide » de coup d’État. Comme s’il s’agissait seulement de « remplacer » le groupe d’hommes qui nous a si épouvantablement gouvernés pendant trente ans en menant l’Italie au désastre économique, écologique, urbaniste, anthropologique !

En réalité, le faux remplacement de ces « marionnettes » par d’autres « marionnettes » [teste di legno] (pas moins, mais plus encore funèbrement carnavalesques), réalisé par le renforcement artificiel des vieux appareils du pouvoir fasciste, ne servirait à rien (et qu’il soit bien clair que, dans pareil cas, la « troupe » serait, de par sa composition même, nazie). Le pouvoir réel, que depuis une dizaine d’années les « marionnettes » ont servi sans se rendre compte de sa réalité : voilà quelque chose qui pourrait avoir déjà rempli le « vide » (rendant également vaine une possible participation au gouvernement du grand pays communiste né dans la débâcle de l’Italie : car il ne s’agit pas de « gouverner »). De ce « pouvoir réel », nous nous faisons des images abstraites et, au fond, apocalyptiques : nous ne savons pas nous figurer « quelles formes » il emprunterait en se substituant directement aux domestiques qui l’ont pris pour une simple « modernisation » de techniques. Quoi qu’il en soit, en ce qui me concerne (si cela représente quelque intérêt pour le lecteur), soyons clair : moi, et même si c’est une multinationale, je donnerai toute la Montedison pour une luciole.

Pier Paolo Pasolini
Corriere della sera, sous le titre « Le vide du pouvoir en Italie », 1er février 1975.