mercredi 22 mai 2013

"Entre cet endroit et cet envers du monde..."

Un homme contemple et l’autre creuse son tombeau : comment les séparer ? Les hommes et leur absurdité ? Mais voici le sourire du ciel. La lumière se gonfle et c’est bientôt l’été ? Mais voici les yeux et la voix de ceux qu’il faut aimer. 

Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. Entre cet endroit et cet envers du monde, je ne veux pas choisir, je n’aime pas qu’on choisisse. Les gens ne veulent pas qu’on soit lucide et ironique. 

Ils disent : « ca montre que vous n’êtes pas bon ». Je ne vois pas le rapport. Certes, si j’entends dire à l’un qu’il est immoraliste, je traduis qu’il a besoin de se donner une morale; à l’autre qu’il méprise l’intelligence, je comprends qu’il ne peut pas supporter ses doutes. Mais parce que je n’aime pas qu’on triche.    


Le grand courage, c’est encore de tenir les yeux ouverts sur la lumière comme sur la mort. Au reste, comment dire le lien qui mène de cet amour dévorant de la vie à ce désespoir secret. Si j’écoute l’ironie, tapie au fond des choses, elle se découvre lentement. Clignant son œil petit et clair : « Vivez comme si… », dit-elle. Malgré bien des recherches, c’est là toute ma science.

Après tout, je ne suis pas sûr d’avoir raison. Mais ce n’est pas l’important si je pense à cette femme dont on me racontait l’histoire. Elle allait mourir et sa fille l’habilla pour la tombe pendant qu’elle était vivante. Il paraît en effet que la chose est plus facile quand les membres ne sont pas raides. Mais c’est curieux tout de même comme nous vivons parmi des gens pressés

Albert Camus
Extrait de L’Envers et L’Endroit (1937)

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