mercredi 18 juillet 2012

Moi Nadia Haddaoui, victime collatérale d’une transition médiatique avortée


Je suis entrée à RTCI (radio Tunis chaîne internationale) le 1er mai 2011, après un entretien de sélection mené par un jury composé de directeurs et de rédacteurs en chefs des différentes chaîne de la radio publique. Après l’aventure douloureuse de la presse écrite, où le refuge dans les pages culturelles du Renouveau ne m’a pas épargné l’humiliation d’être journaliste sous une dictature, j’étais prête pour une nouvelle aventure pour exercer enfin le métier dont je rêvais, déjà étudiante. 

Ce fut Café Noir, un magazine d’information d’une demi-heure qui devait étoffer la tranche matinale (6h-9h). La ligne éditoriale de l’émission s’adossait bien évidemment aux exigences de la transition démocratique vécue par les Tunisiens, avec espoir et enthousiasme. Je pensais pouvoir participer à décoder l’actualité, à donner des repères aux auditeurs dans un contexte tendu, incertain, où l’invective l’emportait sur le débat rationnel. J’ai essayé d’élargir le spectre de mes invités à toutes les tendances, à toutes les générations et à tous les domaines de la vie sociale, culturelle et économique, ce qui supposait d’emblée que la langue française ne devait en aucun cas être un obstacle à l’expression des points de vue. Parmi la centaine d’invités de Café Noir plusieurs d’entre eux n’avait jamais franchi la porte des médias publics, hommes et femmes politiques de tous bords, acteurs de la société civile, chercheurs et artistes avaient pu s’exprimer, expliquer et échanger sur l’actualité.

Tout n’était pas parfait, respecter les temps impartis, permettre aux invités d’être à l’aise sans tomber dans la complaisance, meubler le temps d’antenne suite à la défection d’un invité ou rebondir, après un petit incident technique. Les formations en écriture radiophonique, en reportage et en montage m’ouvraient de nouvelles voies et me donnait l’espoir d’être à la hauteur des attentes des auditeurs. Je commençais même à rêver d’assurer une heure d’antenne pour donner aux invités et aux auditeurs d’autres choix que d’être agressés tous les matins à 8h par des publireportages déguisés en trouvaille journalistique.  Car le fond du problème est là.

Si j’ai partagé avec mes collègues le manque de moyens, les incertitudes de la conjoncture, la difficulté à reprendre l’initiative, je sentais au fil des mois que mon enthousiasme pour un journalisme de qualité se heurtait à l’inertie de l’institution. Je découvris, éberluée, qu’il y avait peu d’empressement à séparer la rédaction de l’administration. Dans un passage à l’acte qui marquera les annales de la radio publique, une directrice, fraîchement fixée dans son poste, fait irruption dans le studio pour agresser verbalement, en direct, mon invité du jour. En revanche, le schisme entre journalistes et animateurs est toujours fermement défendu, dans une unanimité inquiétante. Comment peut-on encore s’agripper aux reliques de la dictature qui réduit le journalisme au batônnage des dépêches, d’un côté, et de l’autre, les magazines d’information à de l’animation.

Le fond de la question est bien là. Les atermoiements d’une direction conditionnée par l’autoritarisme ne peuvent tromper que ceux qui s’y prêtent. Avec ma collègue Najoua Zouhair, nous sommes les victimes collatérales d’une transition médiatique qui prend les chemins de  la régression. A RTCI, comme dans d’autres médias, des jeunes et des moins jeunes se battent difficilement pour rendre à ce métier son honneur perdu. Qu’ils ne désespèrent pas, qu’ils ne remettent pas à des lendemains meilleurs les sujets sensibles, qu’ils n’hésitent pas à risquer d’interviewer les voix dissonantes, qu’ils s’indignent contre la censure. En 1988, Ben Ali a commencé de la sorte à étouffer petit à a petit les espaces de liberté, à réduire au silence les plus récalcitrants. Nous l’avons payé cher, Plus jamais ça !


(Paru sur le Journal "Le Temps" du 13 juillet 2012)

3 commentaires:

los-pistoleros-de-Tunez a dit…

Je ne sais pas si "l'irruption" de la directrice "fraîchement fixée dans son poste" que vous relatiez dans l'article s'est bien déroulée alors que l'émission recevait Bendir Man. En tout cas je l'espère, car sinon cela risquerait de devenir une habitude très lourde à porter par les annales de la radio tunisienne. Ceci dit et s'il s'agit bien de cet incident,
je comprends tout à fait votre frustration. Le fait que Bendir Man eut fait l'écho d'une "polémique" sur FaceBook, éventuellement non fondée, n'explique en aucun l'irruption de la directrice qui matérialise un geste contraire à la déontologie et à la limite de l'abus de pouvoir, parce que vous-même, à titre d'exemple, n'auriez jamais eu la latitude (et à vous lire vous l’indécence) d'intervenir de la sorte durant une quelconque émission de la radio. Le droit de réponse de la directrice aurait pu être consommé d'une manière plus professionnelle ...

Nadiah a dit…

C'est même plus compliqué que cela parce que la polémique est bien fondée et que la directrice a menti en direct,cependant, ne l'ayant pas démentie dans l'émission, j'ai failli vis à vis de moi-même et de mes auditeurs!

Lotfi Aïssa a dit…

Voilà qui en dit long sur une hypothétique transition médiatique, annonçant le retour inopinée de l'autoritarisme. Morale d'un aussi triste incident:les vieux réflexes ont la peau dure, ou mieux encore "chassez le naturel, il revient au galop."