Qui l’aurait cru, la révolution tunisienne s’est démultipliée au gré d’un mot surgi d’une autre langue: « Dégage ! ». Ce mot qui fut happé à l’invocation des destitués, des muets, des immolés, que la domination n’a cessé d’écraser. Ce mot qui a répercuté le tumulte du monde, des mondes, entre lesquelles l’étincelle se transmet. Si les langues sont des symboles d’identité, ce n’était pas l’identité qui était en question dans ce cri d’indignation qui n’est d’aucune langue.

Pour la première catégorie, soulignons l’insanité d’une telle bipolarisation face à ce qui se pose aujourd’hui par exemple au sein de l’Assemblée constituante concernant le choix de la seule langue arabe classique pour mener des débats que beaucoup d’immigrés tunisiens d’Europe ou d’Amérique ne pourront pas comprendre. Les Tunisiens de Scandinavie, ne comprenant ni le français ni l’arabe, souhaitent, quant à eux, que ces débats soient traduits en anglais. « Nous sommes tous contraints de vivre dans un univers qui ne ressemble guère à notre terroir d’origine. Nous devons tous apprendre d’autres langues, d’autres langages, d’autres codes », écrivait déjà Amin Maalouf dans Les identités meurtrières. Pour la seconde catégorie, il semble que le combat initial contre l’Oppression se soit inéluctablement transformé en un champ de bataille où se confrontent violemment les victimes du passé et les victimes du présent, sourdes au retour du Bourreau qui entre à nouveau en scène à pas feutrés. Plus grave encore, entre l’obscurantisme religieux et ce que Bourdieu appelle « l’obscurantisme de la raison », le conformisme est le même à l’égard des exigences spécifiques de la transition tunisienne. L’opacité est aussi la même. L’obscurantisme est sans doute revenu, mais face à lui, il y a des gens, beaucoup de gens, qui se font étrangers dans la langue, étrangers dans le monde, pour mieux embrasser la face lumineuse de l’humanité ou ce qu’il en reste.
(Texte publié dans Akademia n°2)